jeudi 1 novembre 2012

repères en ce moment - 1 - conversation avec Moktar Ould Daddah . 1972


Journal en Mauritanie ou autour


La demande de révision des accords avec la France . contexte et ambiance

Conversations
avec le président Moktar Ould Daddah, les 11, 12 et 13 Août 1972




Le Calame a publié – 28 Avril 2009 – des extraits de mon journal personnel pouvant éclairer l’attitude française face au putsch du 10 Juillet 1978, puis – du 4 Août au 1er Septembre – de quoi comprendre les contradictions françaises face au putsch du 6 Août 2008. Voici maintenant – à l’inverse – l’énoncé de la démarche mauritanienne pour la révision des accords de coopération avec la France. Essentiellement, trois conversations avec le président Moktar Ould Daddah, à Nouakchott, les 11, 12 et 13 Août 1972, que je situe dans leur contexte, seule la dernière étant verbatim.

Le 27 Juin 1972, le Bureau politique national du Parti du Peuple mauritanien communique :
1° la décision de réviser les accords de coopération avec la France

« Dans le cadre de la repersonnalisation de l’homme mauritanien, fondée sur la recherche constante d’une indépendance plus réelle dans tous les domaines, culturel et économique notamment, le Bureau politique national a jugé le moment venu de procéder à la révision des accords de coopération franco-mauritaniens, singnés en 1961 et ce d’ici la fin de l’année en cours. Cette révision en effet est dictée par l’évolution historique des pays du tiers-monde avec les grandes pussances. Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale qui a marqué l’amorce du processus de décolonisation, mais surtout depuis ces quinze dernières années, les pays sous-développés acceptent de moins en moins leur situation de faiblesse face aux pays développés et mettent en œuvre un certain nombre de moyens pour essayer de changer cette situation. Evolution historique de notre pays ensuite : depuis douze ans en effet, nous oeuvrons pour la réalisation d’une nation mauritanienne, unie et prospère sur la base de notre repersonnalisation définie par notre parti. Cette repersonnalisation exige notamment une adaptation à nos options de notre coopération avec la France, coopération que le Bureau politique national souhaite fructueuse, parce que fondée sur le respect des souverainetés et des intérêts de nos deux Etats et ce, sur la base d’une totale réciprocité »

2° son analyse de la situation syndicale – confuse depuis trois ans et demi

« Cette situation syndicale se caractérise depuis trois ans par une confusion propice à l’émergence d’éléments troubles, une démagogie irresponsable et l’accentuation de la scission au sein des travailleurs, scission voulue et entretenue par des éléments politisés et anti-parti qui rend tout dialogue presqu’impossible » - «  apporter des éléments de clarification en annonçant solennellement que tous les syndicats doivent être renouvelés sur la base de la décision du congrès de notre parti. Une définition claire de l’intégration tenant compte des intérêts spécifiques des travailleurs sera élaborée et approuvée par le BPN avant la campagne de renouvellement. Tous les militants, tous les citoyens, tous les travailleurs honnêtes sont invités à se mobiliser pour créer les conditions de réalisation d’un  syndicalisme sain dans la ligne politique du Parti »

Au même moment, je soutiens ma thèse de droit public sur Le pouvoir politique en Mauritanie, sous la direction du doyen Georges Vedel, et passe les premières épreuves du concours d’agrégation. Depuis que j’ai effectué à Nouakchott mon service national français (Février 1965-Avril 1966) comme enseignant au Centre de formation administrative, devenu Ecole nationale d’administration, je continue de suivre l’évolution de la jeune République Islamique. Le président Moktar Ould Daddah, sans l’autorisation et les commentaires de qui, je n’aurais rien pu apprendre sur le pays, ses orientations et ses dialectiques, me fait venir régulièrement. J’effectue aussi le stage prévu par l’E.N.A. française dans une entreprise, chez MIFERMA en Novembre-Décembre 1967.

Comme ma thèse a été soutenue inachevée et qu’il me faut en actualiser la dopcumentation, et que – par ailleurs – le journal Le Monde a commencé de me publier (depuis le 30 Mars 1972) deux ou trois fois par mois, ce qui me fait accueillir dans d’autres quotidiens et dans des revues, il semble au Président comme à moi, que je puis contribuer à soutenir à Paris la mutation franco-mauritanienne décidée à Nouakchott.

Les entretiens qu’il m’accorde quatre jours de suite – tandis qu’il médite et formalise les propositions de révision des accords avec la France – n’informent pas sur le contenu de ces propositions : elles seront données en commission de négociations et débattues du 8 au 12 Janvier 1973 pour les questions monétaires, puis du 15 au 19 pour leur généralité et leur libellé, et aboutiront à la signature de nouveaux textes les 14 et 15 Février 1973, à Nouakchott. Mais ces entretiens d’une grande densité, et parfois empreints d’émotion, donnent l’analyse de fond que le Président porte en lui depuis des décennies et bien avant l’indépendance. La colonisation est une agression, l’ancienne métropole n’opère pas sa mûe, l’identité arabo-musulmane est méconnue, incomprise, niée par l’Occident en même temps que son apport à la civilisation universelle.

Comme depuis ma première audience avec lui, le 26 Avril 1965, le Président – qui s’exprime avec précision mais lenteur – apprécie que je note ses propos, sous ses yeux. C’est ce que nous vivons surtout lors du dernier entretien, le matin du dimanche 13 Août 1972. Je ne les enregistrerai sur magnétophone qu’à son arrivée en exil en France, et notamment à Toulon, du dimanche 16 au vendredi 21 Décembre 1979, ce qui constitua à l’époque de véritables pré-mémoires, puisque le Président n’était pas encore converti à l’idée de devoir les écrire directement.

En Août 1972, je suis âgé de vingt-neuf ans et, depuis trois ans, fonctionnaire au Commerce extérieur français ; je traite de négociations à l’Organisation de coopération et de développement économique (O.C.D.E.) et bientôt participerai à une interminable négociation d’harmonisation à Bruxelles, avant une succession d’affectations en ambassade à l’étranger.

En Mauritanie, la situation n’est pas encore tendue comme elle le sera au printemps de 1973 : apparition d’une opposition clandestine et organisée, le Mouvement national démocratique, et persistance des dissensions et contestations syndicales. A un point tel que le régime des associations (calqué sur le système français par la loi du 9 Juin 1964) est modifié le 23 Janvier 1973 dans un sens répressif et que toute réunion publique est désormais soumise à autorisation préalable. Une tension moindre et limitée au monde scolaire avait cependant caractérisé tout le premier semestre de 1971 – celui marqué par la visite officielle du président de la République française, alors Georges pompidou – au point qu’une lettre collective, adressée au Chef de l’Etat, le 30 Janvier 1971, assurait que « depuis quelques années, notre pays connaît un malaise social profond, attesté par d'épisodiques troubles scolaires et de fréquentes crises syndicales. La crise actuelle constitue à la fois l'expression évidente de ce malaise et la démonstration de l'inefficacité de la politique répressive suivie jusqu'ici par le pouvoir ». Moktar Ould Daddah avait librement répondu le 17 Février : « notre nation après dix années d'existence d'un Etat qui ne s'est pas complètement libéré de son héritage colonial et précolonial se réalise laborieusement … la violence quelle que soit sa forme n'est pas un moyen de gouvernement …le groupe dit du séminaire de Nouakchott représente lui aussi cet esprit de classe basé non plus sur la race ou la caste mais sur le diplôme …l'intellectuel ayant fait cette reconversion indispensable pourra acquérir le sens de sa responsabilité proportionnelle à sa compétence »

La demande de révision semble s’être précisée dans l’esprit du Président en Avril 1972, à la fin de son mandat de président en exercice de l’O.U.A. : il demande en effet, à son collaborateur de confiance, le texte des accords signés en Mai 1961. Qui peut alors soupçonner ? que s’engage un processus qui va aller beaucoup plus loin : la Mauritanie battra monnaie et MIFERMA sera nationalisé.

Ce qui suit est dans l’état – y compris les sous-titres – des notes immédiatement prises ou transcrites, notamment l’évocation de plusieurs rédactions que je soumets au Président, et dont deux au moins seront peut-être accueillies plus tard dans ces colonnes. Non sans hésitation, je laisse aussi les expressions fréquentes de la confiance dont le Président m’honore pendant ces heures émouvantes à un moment décisif de l’histoire du pays. Ce qui frappera le lecteur – je l’espère – c’est la posture de Moktar Ould Daddah : il a placé d’emblée l’ancienne métropole en demanderesse. 

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vendredi 11 août 1972




23 h 10

Je suis arrivé à Nouakchott mardi soir après un suspense du dernier moment . quant à mon billet. Temps exécrable à Nouadhibou et ici : le vent de sable chaud et pompant pour les yeuyx couvrant tout de poussière pendant la journée . et la chanson du vent toute la nuit . But du voyage : exposer au Président . sur sa demande mes projets sur de Notes & Etudes documentaires : l’une mettant à jour la présentation générale de la République Islamique de Mauritanie, qui remonte à 1960, et une autre sur l’administration mauritanienne, et mes articles sur les relations franco-mauritaniennes . le Sahara .

D’emblée . il s’est avéré que j’apprendrai peu de choses :      - j’ai poursuivi ma documentation comme en 1970 en passant au crible les dossiers du cabinet . mais soit que les classements aient changé . soit plus probable que l’on rédige de moins en moins sur les grandes questions . seules faisant l’objet de lettres les questions de personnes . je n’ai pas vu grand-chose de très nouveau . à part la mutation de l’O E R S [1]. et quelques papiers sur le syndicalisme ou le B P N (Bureau Politique National du Parti unique de l’Etat). Mais aucun tournant .
- liste exhaustive des circulaires PR de 1968 à 1972 : véritable panorama des tares de l’administration mauritanienne et du souci déontologique du Chef de l’Etat.

J’ai été reçu par le Président de 17 heures 30 à 20 h 30 . le mercredi . Légère ambiance de déception pour moi .  non dans son accueil qui a été aussi chaleureux que d’habitude . mais – dans le refus d’une interview pour Le Monde pour ne pas donner la primeur à la presse de ce qui est réservé au gouvernement français, et    dans l’assurance qu’il ne peut rien me dire sur le contenu des propositions mauritaniennes – et que sur le Sahara . il n’y a rien de nouveau .
En fait . l’entretien est à seconde vue plus fructueux qu’il ne m’apparut :  le Président me décrit l’ambiance de départ de la négociation (j’avais auparavant eu le son de cloche à l’ambassade de France) . qui – je lui en fais la remarque – est celle de 1960 .
Souci de la Mauritanie : faire part d’une décision et non pas tâter le terrain . Pour l’heure, aucune proposition à la France . Nous préparons nos dossiers et allons les remettre dans les prochains jours
  sur le Sahara . rien de nouveau . sauf  qu’il admet personnellement que s’il n’y a pas de changement sur le fond, il y a.changement sur la forme puisque lui-même s’est senti obligé d’accepter l’autodétermination . Mais progrès du côté marocain puisque pour la première fois ; à Rabat . le Roi a parlé de la Mauritanie et du Maroc . à propos du Sahara . sans parler du Sahara comme une entité propre
– l’entretien a commencé et s’est terminé sur Le Monde . dont le Président me dit qu’il est sa manne intellectuelle depuis 1950 .  et qu’il faisait des prodiges pour réunir les 20 centimes nécessaires pour l’acheter en fin de mois . Mais il réaffirme que la vie et la politique d’un pays ne sauraient dépendre du caractère favorable ou défavorable d’un article . que je le leur dise . Fauvet devrait passer entre le Maroc . et Dakar . Puis referendum

J’ai dîné hier soir chez lui . en présence (car ils n’ont pas dit grand-chose) du secrétaire général de la présidence de la République, et du directeur du cabinet du président de la République[2] : a-t-il besoin de témoins ? ou bien se sent-il trop seul pour recevoir. quand sa femme n’est pas là ? La conversation a démarré sur l’horoscope car je lui avais demandé la date de naissance de son fils . Puis sur les lignes de la main . ce qui lui rappelait Boumdeid et le faisait beaucoup rire [3]. Il m’a ensuite interrogé sur la vie politique française . me disant qu’il n’avait plus le temps de s’intéresser sauf un gros titre à la politique intérieure française . Il m’a également  interrogé sur les élections prochaines . sur la gauche qu’il appelle les socialistes . Me dit en être resté à la conception du Premier ministre-président du Conseil . et me fait comprendre qu’il ne croit pas que Messmer [4] ait cette envergure .

Le Président me confirme ce que je lui dis sur Debré  [5] qui est là pour défendre la force de frappe et ne restera pas à n’importe quel prix . J’insiste sur le climat actuel, à Paris, peu propice à une négociation simple .

La visite de Hamdi [6] a coincidé avec une époque de politique intérieure française [7]. Troubles à l’intérieur de la majorité, l’opposition aux aguets. Le fait que les milieux français de Paris n’étaient pas informés. Le projet est tombé sinon comme une bombe, du moins comme des cheveux sur la soupe. N’a pas plu à tout le monde. On a parlé de soudaineté. Bien sûr, résultat : personne. On ne dit pas tout ce que l’on pense. On ne pouvait pas deviner, pas de possibilité de réagir à Paris. Pas bien accueilli, Hamdi est prié de donner le message à Foccart [8], instruction de refuser de le faire, le remettre directement à Pompidou, même pas à Schumann [9]. Si le président Pompidou ne veut pas le recevoir, rentrerait avec le message. Pompidou l’a reçu [10], et il a remis le message. La France a sursis à sa réponse, attend. Nous leur annonçons quelque chose, ils attendent ce que nous leur proposerons. Les Français attendent nos propositions, et ils attendent. Nous allons leur proposer ces jours-ci. Tant qu’ils n’auront pas eu la primeur de ce que nous voulons leur dire, je ne voulais pas le leur dire. L’actualité, je ne peux rien vous en dire. Rassurez les gens du Monde, ils peuvent écrire n’importe quoi. La Mauritanie, seul pays en Afrique, où il n’a jamais été saisi. Interview à programmer, puis article. Je vous fais part… les autres pays ont une approche. Nous, nous avons pris la décision. Pas de « clash » avec nos voisins. Notre intérêt est que chacun peut choisir la période de révision et nous avons fait connaître à la France cette décision.

La conversation vient ensuite – c’est moi qui l’interroge – sur nos ventes d’armes . nos argumentations (je ne parle pas de la force de frappe) . La question n’était pas aussi aigüe sous de Gaulle . Elle ne se posait pas encore . car l’O.U.A. (Organisation de l’Unité Africaine, fondée en Mai 1963, unité continentale dont Moktar Ould Daddah a été l’un des principaux pionniers) n’avait pas encore sa stature internationale . Puis sur l’Indochine . je lui raconte mon voyage . Lui aussi a visité Upsala . L’impression de puissance chez les Japonais : la puissance économique, c’est tout . Sihanouk [11] très déçu de l’attitude française qui ressemble à celle des Soviétiques . Pour cette dernière . cela peut se comprendre car Sihanouk à Pékin . Mais la France ! Sihanouk homme du midi . Je l’écoute surtout parler, conclut-il .                                                                                                                                                                                                                                                                                                        

Reçu ce matin par Adrien Dufour . ambassadeur de France [12]. Il ne m’a pas laissé parler . et m’a en quelque sorte « briefé » . S’il ne tenait qu’à lui . on aurait révisé beaucoup de choses . Mais ou bien l’on veut faire du sérieux . ou bien l’on veut changer quelques habitudes . De toutes façons . beaucoup de choses avaient été faites dans les circonstances de 1961 (garantie militaire)mais en fait très contraignates pour la France . et pas du tout pour la Mauritanie . S’iil y a révision . ce peut être l’occasion pour la France de se dégager de contraintes (vg. en matière de formation de telle chose . même le décanat est lourd et impose une certaine neutralité) mais on risque aussi un reflux des investisseurs et agents : car il n’y aura plus de garanties . Auparavant pas de convention d’établissement . mais l’engagement français que l’équivalent vaille pour la Mauritanie.
En plus . avoir fait cela pendant le congé de Dufour . sans rien laisser prévoir . Il n’a donc rien pu préparer à Paris .  Il a pu cependant obtenir qu’Hamdi voit Pompidou . Il conclut l’entretien en faisant un calcul de calendrier pour démontrer que rien ne pourra être terminé à la date demandée par la Mauritanie d’autant que les Mauritaniens n’ont toujours rien proposé .
Terminé en me donnant à penser qu’il partage mes distances vis-à-vis de l’actuel pouvoir – français. Auparavant, une phrase bizarre sur l’éventuel engagement et soutien à Moktar, alors que . lui . Dufour est convaincu que si le Président « devenait trop impopulaire (comme si cela était possible …). il s’en irait et ne voudrait jamais se maintenir par les Français » .


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samedi 12 août 1972

de 17 heures 10 à 20 heures 50







J’ai été reçu par le Président à sa « grande résidence » (par opposition à la « petite villa » qui a été construite, il ya deux ans, derrière la première, désormais réservée aux Chefs d’Etat visiteurs).

Il s’agissait pour moi de lui présenter les projets de rédaction pour Le Monde, Le Monde diplomatique, et la Revue de science politique.

En fait, notre séance de travail : nous étions tous deux entenue traditionnelle, assis devant son bureau pour que je puisse lire mes textes et prendre éventuellement des notes – a porté sur autre chose. Et à ma demande si je pouvais compter sur une nouvelle audience demain matin, il m’a dit que bien sûr, tout le temps qu’il ne m’accordait, il l’accordait à d’autre travail – et qu’il en avait puisqu’il si tout va bien la semaine prochaine – mais que j’avais la priorité.

J’ai d’abord rendu compte de mon entretien avec Abdoul Aziz Sall de ce matin sur les questions matérielles : la brochure, la chronologie qui va paraître en page spéciale dans Le Peuple, et enfin l’anthologie, de tout devant passer par les Algériens en commission mixte ; ces derniers disposant d’une imprimerie.

Pour l’anthologie, m’a tout de suite dit que ce qu’il ne misait pas avec moi il n’aurait pas le temps de le lire. Nous avons donc pris l’anthologie. Je lui en ai lu l’introduction ; il a chaussé ses lunettes et a suivi ma lecture, sans mot dire. Manifestement satisfait à certains passages, et disant qu’il n’y avait rien à retrancher ou à ajouter après chacune de mes interrogations à ce sujet. Interruption par deux ou trois communications, la conversation se faisant en arabe. M’a confirmé que ses discours de Mai 1963 à Addis-Abeba, d’Octobre 1964 au Caire et la dernière fois à Rabat, avaient été prononcés en arabe. Après une de ces interruptions, comme j’avais parlé de la maîtrise du calendrier, il me dit : Le choix du moment est capital. Il y a des moments où l’on est convaincu que c’est trop tôt, d’autres que c’est trop tard. Le bon moment ne peut se choisir comme une démonstration mathématique. On en est réduit aux hypothèses. J’ai senti qu’il parlait des relations avec la France ; ce qu’il m’a dit ensuite, me l’a confirmé.

A la fin de cet examen de l’introduction, nous parcourons la méthodologie qu’il approuve : regardant la liste des discours qu’il va évidemment falloir mettre à jour, il insiste sur la visite de Gowon [13] qui lui permit – premier chef d’Etat anglophone à venir, vraiment important, car Daouda Diawara moins important [14] – de redire sa conception sur les Etats et l’unité africaine. Me fait une nouvelle allusion comme lors du dîner de jeudi, à son discours de Rabat, plus pour me faire penser à le lire que par souci d’importance. Même sort à accorder au dernier rapport moral, qu’aux précédents dont découpage et répartition en matières. Nous n’allons pas plus loin : Comme il n’y a rien à ajouter ni à retrancher de ce que nous avons déjà vu, je vous fais confiance pour le reste.

Je parle de traduction en arabe ; comme je dis que ce sera difficile en raison de la longueur, il pense sur le plan technique et politique, et me dit que c’est au contraire très possible, et que d’ailleurs le Parti a pris la décision de tout faire traduire ce qu’il produisait.

Nous revenons au problème de la longueur et il me redit que, pour ses compatriotes, il vaut mieux de petits livres qu’un gros. Lui-même rebuté par les gros, et ddoit se dire qu’il  faut le lire pour le lire. Sur le fond alors que je lui demandais s’il fallait maintenir la conclusion de l’introduction et le parallèle avec le général de Gaulle, il me dit que c’est de l’Histoire et qu’il faut donc le maintenir.

Nous venons ensuite à ce que j’ai glissé dans le parapheur ; je lui demande s’il a vu la note sur le Sahara de Hasni Ould Didi ; me dit que oui, mais que reçoit les documents de plusieurs sources différentes parfois, que donc il n’en vise qu’un. Je lui lis mes deux notes sur son information et sur le projet de manuel des responsables locaux. Il les approuve et me dit de les remettre à AZ 2.

On en vient aux statistiques que j’avais commentées avec Abdoul Aziz Sall, ce matin.  A l’intérieur, la sécheresse qui joue le rôle (pas seulement plus …, certes au Mali, dans l’Est, les rassemblements ne sont plus possibles : il faut au moins des gens pour faire un comité, au minimum il faut au moins des conditions pour réunir les gens. Il y a l’action des hommes, quand le rassemblement coincide avec des perspectives électorales, de sections, de fédérations, de députations, alors, les gens se pressent. Il y a les permanents, les vrais et les fidèles, surtout dans l’encadrement, et il y a les conjoncturels, parce qu’il y a une compétition en vue. D’où l’impact des hommes. Par exemple, à Timbedra, l’explication se trouve dans le cas de Djiguenni, Kaédi. Jusqu’en 1968, Youssouf Koïta mène les opérations, vraiment un pilier du Parti, et ensuite, il a été président de l’Assemblée nationale [15], il est devenu une personnalité nationale, cela n’arrive que rarement à Kaédi. Donc, Kaédi, je trouve l’explication donc dans l’autorité de Yousouf Koïta. Boghé, au contraire, les divisions se traduisent en compétitions, chaque tendance se manifeste, deux ou trois sont plus importantes. Kiffa, une erreur manifeste, zone frontalière,  pour une différence semblable : erreur manifeste. Nouadhibou, la sécheresse persistance, mais Nouadhibou a pourtant dominé le problème de ses tendances.
D’autre part, j’ai une idée particulière sur ce problème, et parfois je ne suis pas d’accord avec le Permanent. Les chiffres ne m’intéressent pas. je préfère une section de mille adhérents véritables plutôt que trois ou quatre mille. M’importe plus la qualité que le nombre. Naturellement, si nous étions un parti à la russe… pour nous, le facteur électoraliste – le sens de la compétition – n’a pas disparu. Ce qui a disparu, c’est l’élection en tant que système. Il est évident à l’approche de l’élection de l’Assemblée nationale. Comme le député est élu sur les listes des propositions de sections, à cette occasion, il y a une compétition. Même chose au niveau des bureaux de fédérations et de sections. Que les élections soient dans les différents niveaux du Parti ou de l’Etat, tout le monde fait un effort.
Il me demande alors s’il y a d’autres à-cotés. Je lui montre les questions de fond, tout en disant qu’on sera amené à les aborder demain. Ce qu’il approuve. Je parle rapidement de SONIMEX [16] et de la contrebande qui se faisait. Me répond que la situation est en voie d’amélioration spectaculaire, malgré le mécontentement des commerçants : on a noté pour le premier trimestre une augmentation de 33% des recettes douanières, par rapport à l’an passé.

Il m’entraine alors sur le pas de sa porte, tout en m’aidant à porter les deux volumes de son anthologie. Il m’avait auparavant dit que tout cela lui faisait revivre des moments qu’il avait vêcus, dont il ne se souvenait plus. Me fait relire son discours de Koumbi-Saleh dont il me dit qu’il l’avait fait pour forcer la main au P.R.M.. Me dit que j’étais seul à pouvoir faire ce travail ; pour un étranger, c’était impossible et pour un Mauritanien, malheureusement aucun ne l’a fait ni sans doute ne pouvait le faire. Peu peuvent comprendre comme j’ai compris son action. Nous sommes alors venus sur la Providence qui a fait notre rencontre. Il reconnaît que je suis arrivé à un moment crucial [17], et aussi à une époque où les choses, plus aiguisées, pouvaient attirer. Me dit en passant qu’il me considère comme vivant les événements depuis ma première arrivée, car une fois que le contact est pris, c’est comme si j’étais resté ; la présence physique importe peu.

Nous restons ensuite environ une heure à parler tandis que le soir tombe sur l’esplanade déserte de sa résidence. Je suis à côté de l’auto. face à l’aérodrome dont je vois les lumières rouges tandis que, lui, regarde vers la Présidence. N’ayant pu prendre de notes et pour cause, je tâche ici de restituer l’essentiel de la conversation qui a roulé sur la France et sur la question actuelle des relations franco-mauritaniennes. Je lui rapporte les réactions que j’ai senties chez Dufour : le fait qu’on ait pris la décision sans lui l’aurait diminué aux yeux de Paris. A quoi le Président répond que c’est vraiment montrer à Paris que les mentalités ne sont pas décolonisées ; il y reviendra à plusieurs reprises – et que l’on espère donc nous dicter nos propres propositions : garder l’habitude des gouverneurs, des gouverneurs généraux et des commandants de cercle qui rédigeaient eux-mêmes les protestations de loyalisme. C’est moi qui termine sa phrase. D’ailleurs, le fait que l’Ambassadeur aurait été là, n’aurait rien changé ; je m’étais arrangé pour qu’il n’y ait aucune fuite. J’en ai parlé au dernier moment au Comité permanent, puis au B.P.N. Il fallait que ce soit le B.P.N. statutairement, qui prenne la décision. Or, il ne se réunit que tous les trois mois. Bien sûr, on pouvait faire une session extraordinaire, mais cela tombait avec la fin de mon mandat de l’O.U.A. [18]Je suis rentré, le 18, je crois. Et la décision était à prendre en toute souveraineté – l’ambassadeur de France, qui est bien sûr l’ambassadeur du pays avec qui nous avons le plus de rapports d’amitié – quand il s’agit de la vie ou des décisions nationales, ne compte pas plus que l’ambassadeur de Corée ou d’un gouvernement en exil. A Paris, si l’on croit toujours que c’est le gouverneur, on se trompe. Si d’autres Africains se laissent faire, la France a dela chance.

La démarche que nous faisons, est une décision. Vous avez lu ma lettre au Président Pompidou. Hamdi devait lui remettre personnellement la lettre. Oui, c’est Dufour qui a aidé à l’entretien. Car on voulait qu’il remette la lettre à Foccart ou à Schumann. Or, je connais mes amis français, il ne fallait pas céder sur cela. C’était une communication de Chef d’Etat à Chef d’Etat. Et Hamdi reprenait l’avion s’il ne pouvait la remettre en mains propres. Je dis qu’il a été reçu vingt minutes, ce qui dénote la mauvaise humeur. Mais vingt minutes suffisent, me reprend le Président. En tout cas, Pompidou a lu la lettre devant lui en la commentant : j’ai un emploi du temps très chargé, la crise monétaire, la livre, la préparation du voyage de Bourguiba. Ce qui pour lui est peut-être important, mais pour nous est secondaire. Et il n’a pas répondu, en disant que cette lettre aurait pu attendre. Manifestement influencé par Foccart et agacé de n’avoir pas été prévenu.

La réponse n’est venue que par l’ambassadeur de France qui, effectivement, m’a fait sentir ce que vous me disiez : réponse probablement débattue après réunion présidée par types de chez Foccart. Deux voies possibles – après le « pour réviser, il faut être deux » de Pompidou – la voie de chancellerie plus discrète et la voie de négociations par commission. J’ai répondu à l’ambassadeur que les accords ne prévoyant rien, j’acceptais sa préférence pour la voie de chancellerie. A quoi, moi, j’ajoute en tant qu’historien que cela m’intéresse car je préfère les lettres aux procès-verbaux. Certes, observation du calendrier. Mais que tout le monde soit en vacances, est secondaire pour nous.
Foccart – je souffle au Président la définition : un homme très bien renseigné sur les hommes, les personnes, connaissant les personnes non les mouvements – portrait qu’il accepte en revenant plus tard sur l’interrogation, est-il capable de comprendre l’idéal ? Foccart se voit le rang de ministre et de chef d’Etat. Certes, on pourrait le maintenir mais comme conseiller technique qui transmettrait et préparerait les dossiers, non sur le devant de la scène. Mentalité pas décolonisée, comme pour la rue Monsieur. Des nostalgiques. Pour Foccart, une anecdote qu’il ne croit pas m’avoir racontée et qu’effectivement il ne m’a pas racontée. Le déjeuner ou le dîner du 27 Novembre 1960 : sous un hangar du côté de l’actuel parc administratif à voitures. Debré me fait interroger sur le protocole ; je réponds que je ne sais rien. Finalement, on accorde à Debré une place de chef d’Etat ainsi que les autres chefs d’Etat ou représentants de chef d’Etat. Foccart veut une place à côté de ce qu’il considère comme des petits cheffaillons d’Etat : je dis que non, malgré l’intervention de Debré, c’est comme çà ! Du coup, ostentoirement, Foccart quitte sans dîner.

Debré, un homme de fidélité. Bien sûr, conception pas ouverte sur les rapports avec l’Afrique à l’époque, et encore moins sur l’Algérie, ce qui créait une opposition avec de Gaulle, presque d’homme à homme. Seul conflit à cette époque ; plus rien depuis. Pendant la négociation des accords de coopération [19] , il souhaitait une convention d’établissement disant qu’il y aurait la réciprocité ; je lui dis qu’il y aura peu d’intérêts mauritaniens pour s’établir en France et que, de toutes façons, les Français seront toujours bien accueillis chez nous. Bref, je refuse la convention d’établissement (précédemment, quand le Président avait amorcé le récit de son conflit avec Debré, dont il m’avait déjà parlé sans m’en dire alors la matière : je la croyais sur la défense, il m’avait répondu : pas que cela). Or, après cet entretien en privé, il réitère sa demande en séance plénière, et je vois Cheikhna [20] - caractère un peu fiable, et les Français lui avaient peut-être passé la main dans le dos (je donne l’expression au Président) – qui approuve l’idée de convention d’établissement. J’éclate alors, quand il s’agit de souveraineté de mon pays ou de ce que je crois être cela qui est en question, ce sont les seuls moments où je ne peux plus me contenir. Et je dis que c’est moi qui dirige la délégation, et qu’en conséquence ce qui a été arrêté, l’a été.  Mais j’avais été choqué qu’on revienne en public pour tenir un autre langage que celui tenu en privé.
Avec le général de Gaulle, telle passion de la France qu’il comprenait celle des autres. Même si tout dans sa décolonisation ne fut pas parfait, et si son souci de la grandeur de la France lamenait parfois à placer son patriotisme au-dessus de celui des autres. Mais le faisait à un niveau si élevé de compréhension qu’il avait toujours l’intelligence et l’habileté de comprendre. Hassan II était venu impromptu à Paris deux ou trois jours avant mon voyage officiel [21] pour que de Gaulle me fasse faire quelque chose qui lui permette (aun roi) de ne pas perdre la face. De Gaulle m’en parla en privé dans son bureau. Avec une sorte de chantage : vous savez l’indépendance de l’Algérie est proche, Tindouf va revenir au Maroc, et il n’y aura plus aucun écran entre les Marocains et vous. Je répondis que s’ils venaient avec des avions, nous les recevrions avec des fusils, et sinon avec des pierres, si la France devait nous faire défaut. Mais que nous préférions périr dans la dignité plutôt que vivre dans l’humiliation. Que notre souveraineté ne se marchandait pas. Que si le roi voulait nous reconnaître, tant mieux,  sinon tant pis. Je sentais que le Général avait dû être flatté par le Roi et qu’il aurait aimé que son rôle de médiateur entre deux amis, le maintienne haut. Il n’insista pas et habilement passa à autre chose. En séance plénière, tout cela pour vous dire que le président Pompidou, en conférence de presse, n’avait pas tout à fait rendu le mot du Général alors, en séance plénière, pensant sans doute que je serais intimidé devant le Premier ministre, le ministre des Affaires étrangères, etc… il me redit la même chose à propos du Maroc. J’éclate alors et je luis dis, non pas : Vous nous avez appris à ne pas transiger sur l’indépendance nationale, mon général – mais : Ce n’est pas à vous, mon général, que j’apprendrais ce qu’est l’indépendance et résister quand un voisin envahisseur vous occupe. Vous n’avez pas, comme Pétain, traité avec les Allemands. Alors, il a passé à autre chose.
Mais dès cette époque – comme maintenant où l’on est agacé que nous nous soyons mis en flèche et où l’on va peut-être être dur avec nous pour décourager les autres de faire comme nous, mais nous sommes prêts à aller jusqu’au bout et avons accepté d’avanace toutes les conséquences de la rupture. Diplomatiquement, j’ai dit : révision des accords, et non pas : révocation – dès cette époque, nous étions en flèche. Le premier – alors que Modibo Keïta n’était pas du tout progressiste, alors – j’avais à la fin du premier Conseil exécutif de la Communauté, posé la question algérienne si l’on voulait faire une construction franco-africaine qui ait de l’avenir. De même encore à Madgascar, pourtant il y avait Mamadou Dia et Modbo Keïta, j’avais été le seul à protester contre les essais nucléaires de Reggane [22].
Pendant sa visite [23], le président Pompidou n’a pas du tout répondu à mon discours [24]. Quelque temps avant, Dufour était venu pour la préparation de ce voyage de Pompidou et, à la fin de l’entretien comme s’il avait reçu mission de le faire mais de manière insolite, il me dit : Voulez-vous la réponse que doit vous faire le président ? Pour qu’au fond, je m’y adapte. J’ai refusé, disant que je dirai ce que j’avais à dire et que je ferai tenir mon projet en temps utile pour qu’on en avis Paris s’il le voulait. Après les discours, Blanchet [25] – qui avait fait des conférences sur l’Afrique anglophone à la Maison des étudiants, quand j’y étais, dans les années 1950 – me dit après que j’ai raccompagné Pompidou : mais il n’a pas du tout répondu à votre discours ! J’ai répondu : effectivement, non ! [26]
Les Français toujours pas décolonisés. Toute cette génération ne l’est pas. Au fond, surpris que nous ayons gardé le secret. Ils pensent qu’on ne peut prendre en Afrique de décision sans qu’ils le sachent : c’est un mépris de l’homme. Et à la table de négociations, ils se trompent lourdement s’ils croient qu’ils pourront nous faire rédiger quelque chose sous leur dictée.
Je lui dis de ne pas juger la France sur les Français. Je reparle de Couve. Il me dit que bien sûr, puisqu’il me parle. Et de la manière dont il ne parlerait qu’à de bien rares Mauritaniens. Comme à plusieurs reprises dans l’entretien, il me touche à la maure, je le fais aussi, en effleurant son épaule.

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*   *


M’a séduit plus que jamais. D’homme à homme. M’a parlé avec la même confiance qu’à Tidjikja. M’a bien fait sentir qu’il me tenait en exceptionnelle confiance parmi pratiquement tous ceux qu’il a connus. Extrême maîtrise de lui-même et volonté de gagner cette nouvelle manche en étant psychologiquement le plus fort : ce qu’il est réellement, car il est décidé à aller jusqu’au bout.

Auparavant, nous avons convenu d’un prochain beaucoup plus long séjour ; avec visite des cercles que je ne connais pas, plutôt des régions. Tichitt pour un aller et retour dans la journée, par avion. Le reste avec des gouverneurs car il ne fera pas de tournée dans cette région puisqu’il en a déjà faite une, cette année.

Autorisation donnée pour la consultation des rapports du Contrôle d’Etat.

La lecture de l’introduction à l’anthologie nous a fait partager cette dialectique, que je crois intellectuelle et idéale, du pouvoir dans son pays et, dehors, l’on est parfois revenu sur cette notion d’idéal. C’est sûrement le fond de sa pensée, fondée sur des réalités très pratiques qu’il faut en somme spiritualiser. En quoi, grâce à lui, j’atteins au cœur du pouvoir : phénomène éternel. Et puis il est grisant de superviser un Etat entier et dans un tel contexte géographique, humain et historique, en ayant pratiquement tous les moyens de connaissance et d’investigation.


I I I





dimanche 13 août 1972

de 10 h 20 à 13 h 40





Je ne suis pas près d’oublier cette matinée de dimanche auprès du président Moktar Ould Daddah, dans la même pièce que la veille : petit bureau, dans lequel j’avais été reçu par sa femme en 1965 et qui s’ornait d’une photo. dédicacée de Kennedy ; hier, il m’avait rappelé – ce que je savais – qu’il avait été l’un des derniers Chefs d’Etat à voir Kennedy vivant, l’ayant rencontré à la fin d’Octobre.
Manifestement, hier soir, le Président s’était déjà ouvert à moi à propos des relations avec la France. Peut-être, était-ce l’ambiance du soir tombant, le vent ayant laissé un ciel pur et frais, et après nos séances de travail de mercredi après-midi, notre dîner de jeudi soir et notre séance qui venait de s’achever avec la lecture de l’introduction à son anthologie – tout cela pouvait l’avoir amené à se confier davantage.
L’audience de ce dimanche matin m‘a montré qu’il ne s’agissait pas d’un entrainement, mais d’une réflexion volontaire, poursuivant celle déjà faite à Tidjikja en politique intérieure, et que le président Moktar Ould Daddah est très conscient de la progression de la confiance qu’il m’accorde. Comme il me le dira au cours de notre entretien, nous sommes allés ce dimanche matin, après les étapes dans notre relations de ces dernières années, au fond de sa pensée.
Plus qu’un entretien – dont mes projets d’articles auraient été la matière – il s’est agi d’une méditation à haute voix, avec des instants d’intense émotion, car je sentais le Président s’exprimer du plus profond de lui-même et comme s’il n’avait jamais pu le faire autant et d’une manière aussi explicite. Sans doute, y fallait-il l’interlocuteur aimé et privilégié que je suis – à coup sûr – devenu pour lui ; mais aussi la longue méditation de ces dernières années sur ce qui freine le développement de son pays et du continent, et dans les derniers mois sa réflexion sur les rapports avec la France, réflexion dont les premières étaopes furent sûrement secrètes, et dont les manifestations de ces dernières semaines au Comité permanent, au B.P.N. puis pendant les deux jours de Conseil – pendant lesquels de mon côté je travaillais à la Présidence arpentant et descendant et montant les escaliers sur la toile de fond du Conseil délibérant sans interruption dans la grande salle, à claire-voie, qui s’étend sur tout un côté de la Présidence – dont les manifestations actuelles et les explications et discussions qu’elles provoquent ne permettent qu’un partiel épanchement. Comme si une tension se relâchait et que devant moi, avec moi, il se livrait tout haut à sa méditation. Par besoin personnel, et sans doute aussi pour l’Histoire. Puisqu’il est clair, depuis les rédactions que je lui ai lues depuis le printemps dernier – que ce j’écris sur lui et son pays, il pourrait le signer.
Cette méditation – plus qu’un enchaînement de faits que je n’aurai pas connus ou dont j’aurais eu la curiosité de poursuivre la recherche, alors qu’il est maintenant évident que j’en serais tenu au courant verbalement par le Président, puis documents à l’appui – m’a fait entrer, je le crois, dans le ressort intime de Moktar Ould Daddah, ressort entièrement spirituel, dans une conscience aigüe d’une identité personnelle au carrefour de la colonisation, de la civilisation musulmane et arabe, et d’un moment historique donné. En même temps que la bonté affectueuse d’un homme se manifestant par de multiples petites attentions, comme d’excuser mon retard, puis le fait que je manque de papier, puis de me faire servir à boire et à choisir ma boisson avant lui, enfin de m’aider à ranger mes papiers, je sentais se ramasser en quelques minutes tout le destin d’hun homme de l’Histoire puisque notre conversation allait sans cesse des prémisses de sa carrière aux premières années de pouvoir évidemment décisives, jusqu’à l’évocation du moment où il sera « retiré sous sa tente » méditant et se consacrant à ses enfants.
L’entretien s’st déroulé assis tous deux à l’envers du bureau de bois clair, tous deux en bou-bou, pieds nus, frôlant les sandales de l’un ou de l’autre à terre, entrecoupés comme la veille par des conversations courtes au téléphone de gens l’appelant. Pendant ce temps, je le photographiais ou, rassemblant mon bou-bou, revenais au bureau.
Le but de notre entretien était de parler des plans d’articles que je lui soumettais :
- les relations franco-mauritaniennes,
- indépendances nationales et coopération franco-africaine,
- la question du Sahara occidental.
Plus que sur ces sujets, la conversation – nourrie au départ par le papier sur les relations franco-mauritaniennes que nous avions sous les yeux – a porté essentiellement sur :
- l’Islam, et en quoi la colonisation a faussé les relations entre les diverses religions et rabaissé sciemment l’Islam en faisant fi de son apport essentiel à la civilisation universelle
- les relations avec la France, puissance coloniale et néo-coloniale, et en quoi la Mauritanie et surtout lui-même sont à la pointe d’une réflexion qui semble plus confuse et moins systématique dans les autres Etats africains d’expression française
- le fil conducteur décelable entre la méconnaissance de l’Islam et la colonisation, le tout lié par une volonté de domination et par conséquent de falsification qui est comme une déviation absurde de l’Histoire
- la décolonisation se liant donc dans l’esprit du Président non seulement à l’analyse de la politique colonialiste qui n’a changé que de forme et à une réflexion religieuse et culturelle sur l’ « ipse » mauritanienne.
Tout cela a été pris de si haut, avec une telle intime conviction, sous un tel angle de spiritualité et d’esthétique qu’au-delà du Chef de l’Etat dont je savais déjà depuis sept ans que nous parlons ensemble et que j’étudie, documents en main, son habileté et la continuité de ses jugements et de son dessein, j’ai pénétré la pensée d’un homme remarquable, d’un homme de foi, étouffant parfois de ne pouvoir totalement exprimer ce qu’il sent ; plus qu’un patriote, un être pour qui tout est lié, identité personnelle et nationale, foi religieuse, amour du pays, activité. Je me sentais en complète fraternité d’esprit avec lui car c’est ce type de vie intégrée et vouée à une cause unifiante que je veux réaliser. Et puis, tout au long de ces heures extraordinaires, c’était l’aisance de notre échange de pensée, la sensation de le comprendre complètement et la sensation que j’avais de sa joie et de son bien-être d’être complètement compris. Une affection que nous n’avions jusqu’alors pas exprimée entre nous, était latente, évidente, et nous parlions d’homme à homme de la foi religieuse, chrétienne, musulmane et de la politique de mon pays dans le sien et en Afrique. Ce qui est effectivement l’essentiel.


I – LECTURE  DU PLAN SUR LES RELATIONS FRANCO-MAURITANIENNES

Notre entretien commence par le fait que je suis en retar, m’étant attadé à la plage. Je rapporte ma conversation avec Bate Ould Boumediana en concluant que les lycéens ne raisonnent ni de façon mûre ni de la fçon informée, et que le Parti par ailleurs n’a toujours pas trouvé la manière d’encadrer et de former la jeunesse.
Vous avez résumé l’essentiel. C’est bien cela
Après être retourné à la Présidence chercher du papier, je retrouve le Président m’attendant sans rien lire ni faire, alors que j’ai laissé mon plan en évidence.
Je lis l’ensemble de la note ci-jointe. Et je reviens ensuite sur le premier paragraphe. A vrai dire, tant l’homme reste Dieu et diable, crédule et incrédule à al fois, tout en ayant – oh, combien ! – tous les éléments pour répondre à la question, et tout en ayant expliqué notamment dans ma note de conjoncture politique de Juin 1970, et mon introduction à son anthologie [27], j’étais arrivé à Nouakchott et, plus encore après ma première audience de mercredi, et après celle de l’Ambassadeur de France, à m’interroger sur les raisons et le cheminement précis de la demande de révision des accords. La conversation avec Abdoul Aiz Sall, le samedi matin, m’avait ramené à la réalité et à la manière de voir qsue je prêche pourtant aux autres : le retour aux résolutions des Congrès et la continuité d’un dessein politique depuis 1957. Ce d’autant plus que moi-même à l’Institut de Gaulle en Janvier, et à Clermont-Ferrand en Avril  à, j’avais déjà traité au moins partiellement de la nécessaire révision des accords de coopération. Mais je le voyais plus du côté d’une France défaillante, que d’une Mauritanie avide de se faire et de se retrouver. Je l’ai à nouveau et plus profondément compris, par ma conversation vespérale de la veille, j’avais donc rédigé mon plan en ce sens, et aurai pu le retoucher après l’audience du samedi soir. Le temps m’en avait manqué puisque j’avais préféré remettre tout de suite au net mes notes d’audience.
Trop « technique », mon plan va cependant agréer le Président.
Je commente donc le premier paragraphe : la demande de révision des accords formulée le 27 Juin s’inscrit dans une évolution de la Mauritanie qui la rendait inéluctable à mesure même que la Mauritanie se construisait. – La précision des exigences économiques et culturelles : les diverses résolutions depuis 1966, les exigences de 1968 et de 1971.
Analyse brève du contenu en doctrine et en pratique de la politique économique : l’exemple de MIFERMA, le deuxième plan . Je rappelle le document adopté par le B.P.N. en Avril 1967 sur la politique économique, le respect intégral de la convention d’établissement d’Octobre 1959 avec MIFERMA, et le souci de la faire respecter, d’où, quand l’opportunité s’en présente, les négociations de Décembre 1968 et d’Octobre 1970-1971 (il faudra retrouver la date).
En somme, c’est le désenclavement des entreprises étrangères. C’est mon rapport de 1968.  Avec le rééquilibrage sur le secteur rural, et s’efforcer d’éviter que l’économie ne soit limitée à la seule extraction et au seul Nord.
Je le note et nous passons à la suite : analyse brève du contenu en doctrine et en pratique de la politique culturelle, les données du problème, les solutions à partir de 1966. Je lui dis que sans accentuer sur la question ethnique, je veux rappeler comme données la situation qui faisait de l’enseignement arabe le parent pauvre, combien cela avait été un immédiat souci pour le Président puisqu’il avait pris l’enseignement et la jeunesse en formant son premier gouvernement, et ensuite un problème de fonction publique et de revendications secorielles. Puis ensuite, « grâce » aux événements de 1966, la solution commençant par la réforme de l’enseignement, puis les options suivantes de 1968 : l’arabe, langue officielle, et en 1971 le français seulement instrumental. Avec le paradoxe que même amoindrie officiellement, le français est plus enseigné maintenant que pendant la période coloniale.


II – LA QUESTION CULTURELLE TELLE QUE PENSEE DE 1957 A AUJOURD’HUI

Le Président approuve, en souriant, qu’effectivement l’option ne date pas d’hier.
A propos de l’arabe, il y a deux documents-tests qui viennent illustrer cette thèse et sa continuité. Quand ai-je cessé d’être ministre de l’Enseignement ? Quand vous avez formé un nouveau gouvernement, après votre investiture, le 23 Juin 1959.
Oui, alors, ce devait être en 1957-1958, avant l’autonomie interne en tous cas. J’ai écrit une lettre à un directeur d’école européen ? Oui, français (il préfère manifestement ce dernier adjectif). J’ai donc écrit une lettre à un directeur d’école français, à Nouadhibou, je crois. Il est trop tard pour que je retrouve cette lettre, d’ailleurs j’ai regardé les dossiers du Conseil des ministres, mais je ne sais pas s’il existe eun chrono. de vos lettres-départ de cette époque. Mais je chercherai la prochaine fois. Cela ne fait rien. C’est pour vous montrer la continuité de ma pensée. J’écrivais à ce directeur d’école que l’arabe doit être de nouveau notre langue. En somme, je dévoilais mes batteries et mon projet d’avenir dans cette lettre. Si j’étais, à l’époque, obligé de louvoyer, le problème étant lié à tout à la fois, en fait je considère que l’essentiel est de ne pas se renier, quitte à se taire pour reparler de tout cela plus tard. Je ne disais donc pas tout cela explicitement à l’époque.
La seconde référence est mon discours au président Pompidou. J’ai dit que nous, notre langue nationale est bien l’arabe. Le fond de pensée, qui a été résumé par le Congrès de 1971, était qu’en prenant les choses en 1960 : l’arabe était facultatif, même dans le prilaire, il était facultatif. le eurole Ce n’était qu’une langue étrangère, au même titre que l’espagnol, ou l’anglais, ou l’allemand… Ou même le finnois, si quelqu’un avait voulu apprendre le finnois. Certes, on avait fait la medersa de Boutilimit, puis celle de Kiffa et enfin celle d’Atar, mais c’était une politique d’apprivoisement ; fondamentalement, on e condamnait l’épanouissement (de l’arabe). De l’autre côté, on le faisait pour dire aux chefs que l’on faisait quelque chose pour l’arabe et aussi pour former les interprtes et les commis (le hassanya ne suffisait pas pour les convocations et les jugements qui sont écrits). A cette époque, l’arabe était donc une langue étrangère au même titre que l’anglais et les autres langues.
Dans mon esprit, il y avait trois étapes :
- d’abord, permettre à l’arabe de rattraper le français, ce qui est très difficile. Ce qui est très difficile (il n’était rien, qu’il devienne quelque chose) ;
- ensuite, arriver à la parité ;
          - troisième étape, arriver à l’inverse du premier cas. L’arabe devenant la langue vivante, la langue de travail, et le français étant langue privilégiée, vu l’environnement immédiat qui en fait la seule langue de communication avec nos voisins. Cela rend le français indispensable ; le français est une langue utilitaire, indispensable chez nous, une langue de civilisation. Nous l’avons prise parce que cela se trouvait ainsi, comme nous aurions pris l’anglais si nous avions été colonisés par les Anglais. Mais nous… l’arabe, c’est notre être, notre ipse, notre langue dans le plein sens du terme. Elle n’est pas à nous, nous sommes plutôt les siens. Elle vous a faits. C’est notre langue de civilisation. On a beau s’émouvoir de beaux vers de Racine, de la musique de Mozart, de Beethoven : le fait est que c’est l’arabe, qui est nôtre. Certes, il y a un domaine où toutes les cultures se retrouvent, il y a un moment où toutes les cultures se rencontrent, à leur extrême esthétique. Tant qu’on n’en est pas à ce sommet, moi, la culture arabe m’émeut en soi tout naturellement.
Nous parlons des cathédrales gothiques qu’il me dit avoir visitées avec admiration : Chartres, notamment. Je fais allusion à Grenade et à Cordoue, en lui reparlant des films qu’il faudra que je lui montre. Je lui demande à quoi il est le plus sensible : peinture, sculpture, musique. Il me dit que ce qu’il goûte le plus, est littéraire. De beaux vers, de belles pensées. Nous pensons l’un et l’autre à ces pages de philosophes arabes.
Donc, cette lettre était déjà une illustration de ce sentiment et de cette politique, ainsi que d’autre part ce discours à Pompidou. Certainement, à propos de mon discours et de l’éloge que j’y faisais de la culture arabe, certainement des Français ont dû trouver cela farfelu. Mais, comme vous le comprenez, ce n’était pas nouveau chez moi, et s’ils avaient lu mes rapports et les résolutions des Congrès, cela ne les aurait pas surpris. Mais d’une part, je ne peux pas tout expliquer, et il y a des choses (il fait allusion à l’intimité de son cheminement de pensée et à ce qu’il me livre, en ce moment) qui ne regarde pas les gens. Et d’autre part, si l’on veut reconstituer le cheminement, on constatera bien qu’il n’y a pas – dans la question actuelle des rapports avec la France – d’improvisation.
Bien sûr, comme je vous le disais hier, il y a le choix du moment qu’aucune démonstration mathématique ne peut indiquer.



III – PARENTHESE SUR L’ISLAM : LA PREDESTINATION, L’OBSERVANCE


Tout n’est pas le fait du hasard, mais le hasard a toujours sa part. Le fait est que je suis musulman, alors que j’aurais pu ne pas naître musulman. Il y a une prédestination, mais dans ma lesure où l’homme participe à sa propre action, il y a aussi sa liberté. L’Islam n’est pas toujours bien compris, même de ses propres pratiquants : on parle en Occident de fatalisme musulman, et même certains musulmans en parlent pour se donner bonne conscience à ne rien faire. Mais, si l’on a pénétré l’Islam, on voit que c’est une religion particulièrement fine et élaborée, où l’abstraction a un grand rôle.
Personnellement, j’ai peut-être une vue trop chrétienne de l’Islam, mais il me semble qu’il permet l’essentiel de la religion, un rapport intime avec Dieu, une recherche tendre de Dieu, et que c’est là l’essentiel. Sans démonstration extérieure.
Je ne connais pas bien la religion chrétienne. Mais il est sûr que l’Islam a profité des apports chrétiens et judaïques, et des apports du progrès de la pensée humaine, depuis ces deux religions. L’Islam est une religion extrêmement riche et qiand on dit par là que d’un côté : bon ! il y a le fatalisme, c’est vrai, tout ce qui se fait, Dieu l’a voulu. C’est la prédestination, etc… Mais l’homme a ce qu’il mérite. Celui dont la vie le dirige vers le paradis ou vers l’enfer, il est en même temps libre. Cette contradiction n’existe pas en réalité, mais nous touchons à la métaphysique et à la haute métaphysique, et je ne suis pas un savant théologien.
Est-ce que l’Islam, en somme, partage la conception chrétienne de ce problème – car la question de la prédestination a fait l’objet de nombreuses hérésies – que Dieu est en dehors du temps et de l’espace, et qu’il voit ce que nous ferons sans pour autant peser sur notre liberté, située, elle, dans le temps.
Pour l’Islam, de toute térenité, on sait ce que l’homme doit être, mais de l’autre côté, on li dit : il faut que ton action te porte vers le paradis ou l’enfer. Mais si Dieu doit le pousser vers l’un ou l’autre, l’homme a sa part d’action.
Je reviens sur cette conception tout intérieure de la religion, et éloignée de tout pharisaïsme. Il reprend l’expression.
Ce qui est fondamental, c’est ce que l’on pense. Pour l’Islam, le péché de l’ostentation, de l’orgueil est le pire. C’est pire que de rien faire. On dit qu’il faut pensée et action. Mais, d’autre part, l’Islam est une institution sociale, et il faut que la société se retrouve dans certaines pratiques. Fondamentalement, il y a le dogme : on n’est pas musulman, si l’on ne croit pas à l’unicité de Dieu et à la mission de Mohamed. La foi est essentiellement tout. Si vous ne l’avez pas, il n’y a rien. Je peux être musulman, foncièrement musulman et ne jamais faire de prière, faire toutes les pires choses : je suis musulman et la volonté de Dieu, la bonté de Dieu peut me sauver. Si je ne suis pas croyant, ce que je peux faire ne vaut rien, en tout cas par rapport à Dieu.
Et vous admettez, comme les chrétiens, que Dieu seul donne la foi.
Il y a d’ailleurs quelque chose de difficilement saisissable dans la forme de la prédestination. Dieu seul sait. Vous pouvez être bon musulman. Vous pouvez faire tout ce que vous pouvez jusqu’à ce que vous ne soyez qu’à un doigt du paradis, et votre prédestination fera que vous ferez ce qui vous entraînera de l’autre côté. C’est fait pour vous rendre perplexe. Mais, à ce niveau de spéculation, peu atteignent. Les musulmans de base, ils ne savent que les cinq miliers de l’Islam qu’ils font s’ils le peuvent. Il n’y a que la prière dont on ne soit pas dispensé, sauf si l’on est physiquement empêché. Mais, pour les autres piliers, il y a de nombreuses dispenses au ramadan par exemple, à l’aumône que l’on ne doit faire que si l’on possède telle quantité de biens et suivant un montant calculé de très près, au hadj (alors qu’en Mauritanie, on le fait dans des conditions très différentes de ce qui est dit : il y a des pères de famille qui partent à La Mecque en laissant leur famille sans ressources, alors que la religion dit que le premier devoir est de s’occuper de sa famille). Il y a donc comme des graduations dans les obligations religieuses.



IV – L’ISLAM : EN QUOI, RIEN NE L’OPPOSE AU CHRISTIANISME, ET COMMENT, EN FAIT HISTORIQUEMENT, ON LES A OPPPOSES


Quand je parlais de ce problème à Pompidou, et quand nous avons parlé de l’arabe, il a cru que nous allions parler de la réforme de l’enseignement, et il ne faisait aucune objection. Alors qu’il s’agit d’uner question infiniment plus profonde.
Ce qui divise traditionnellement les chrétiens et les musulmans, c’est la question de l’unicité de Dieu. Mais je crois que c’est un faux problème. Je souligne que, nous aussi, croyons à l’unicité de Dieu. Mais les choses sont compliquées par le Père, le Fils, etc… Mais aussi pour nous, la Trinité est un mystère qui nous dépasse comme vous. je crois qu’il y a eu plusieurs cycles. Au temps des Juifs, la religion était la religion juive ; puis ensuite la religion a été la religion chrétienne. Et maintenant, c’est l’Islam. Cette succession dans le temps, fait que chaque religion succédait à la précédente et s’en enrichissait. Nous reconnaissons Issa. Issa est un prophète comme les autres, et il a clos le cycle de Moïse, comme Mohamed a clos le cycle d’ensemble. D’ailleurs, le Coran contient beaucoup de passages consacrés à ces deux prophètes. Et vous savez qu’ainsi nous avons des prénoms, comme Brahim ou Yacoub. Et que le nom féminin, le plus répandu en Islam, est Mariem. De même, pour la conception de la création, le Coran dit : ne cherchez pas à connaître le mystère de Dieu, sinon il y aurait plusieurs dieux et Dieu est unique. La seule différence avec les chrétiens, porte sur l’unicité de Dieu, et elle a dû être accentuée par des hommes des deux religions, qui y avaient intérêt. Et ensuite pour des raisons politiques et d’intérêt, on a accentué la séparation de ces deux religions. Alors que c’est fondamentalement une seule religion monothéiste qui s’est transformée. Je suis spûr que si un chrétien et un musulman se rencontrent et réduisent la religion à sa plus simple expression, à son dernier atome comme nous disons, à une dimension de l’infiniment petit qu’au-delà elle n’est plus, ils retrouveront que ce sont des religions identiques. Ce qui les différencie de la juive, que je ne connais d’ailleurs pas, ce’est qu’il me semble que cette religion était raciste, d’après la Thora.
Je dis qu’à mon sens, c’était inévitable au moment où cette religion naissait, pour éviter le contact avec des peuples voisins polythéistes. Mais qu’ils ont ensuite maintenu cette conception d’un peuple séparé, en émigrant en Europe et maintenant en fondant l’Etat d’Israël.
Alors que nos deux religions, elles, sont universelles. Dieu a dit à Mahomet : tu es envoyé à l’univers tout entier. Le meilleur d’entre vous est le meilleur en relgion. C’est l’antithèse du racisme. Vraiment, il n’y a rien de fondamental entre les deux religions monothéistes. Ce qu’avait bien compris Massignon, qui était resté chrétien. Il était même prêtre. Et qui a admirablement compris l’Islam et qui a fondé ce pèlerinage commun, en Bretagne.
Pourtant, on a voulu opposer ces deux religions. Ce qui patent dans tout cela, c’est le préjugé contre l’Islam pour des raisons de colonisation, qui ont commencé avec les Croisades. On a systématiquement masqué la phase musulmane de l’Histoire universelle et on a donné de la religion musulmane une image fausse et rétrograde. Alors qu’il suffit de penser à des hommes comme Avicenne et Averroès, pour voir l’apport de l’Islam et du monde arabe à la civilisation universelle. Et puis il y a eu aussi la crainte qu’inspiraient les Turcs, jusqu’au XIXème siècle. Pour ceux qui ont fait leurs études en France dans les années cinquante, et c’était encore plus marqué, je crois, dans les années quarante et trente – alors que la France se targuait d’être une grande puissance amie de l’Islam – la part d’intérêt que l’on a porté alors à l’Islam, et à la civilisation musulmane, était dérisoire, un ou deux chapitres dans tout l’enseignement. Alors qu’il y avait beaucoup de choses consacrées à la pensée chrétienne, grecque, romaine. Pourtant, il me semble que l’apport de la civilisation musulmane à l’Europe médiévale a été déterminante (ce que démontrait un de mes professeurs, pourtant juif : Lévy-Provensal, ce qui prouve que la science élève l’homme). Sans ces huit siècles de présence musulmane e Espagne, la Renaissance n’était pas possible. L’Europe médiévale doit sa Renaissance autant à l’Espagne qu’à l’Italie. Là où l’Europe a été sectaire, c’est qu’elle a étouffé (je parle de la France qui m’intéresse), c’est que ses écrivains et ses penseurs ont étouffé une pensée pour les besoins d’une cause. Il ne fallait pas que les Marocains, les Algériens, les Tunisiens – et, dans une moindre mesure, la Mauritanie, car ce qui comptait c’était l’Afrique du Nord – puissent se targuer d’une civilisation et d’une langue. Pour les besoins d’une cause, qui était véritablement encore une croisade : la colonisation, on défiguré l’Histoire, on a passé l’éponge sur cette part transmise par la culture arabe dans la civilisation universelle. Pourtant, il y a eu Napoléon qui fait exception et dont on dit qu’il s’était converti à l’Islam. Oui, c’est très obscur. Il y a aussi – je en sais si vous avez lu ses récits de voayges en Egypte – Lamartine qui était pourtant chrétien, mais dont, à le lire, on le croirait pendant son voyage converti à l’Islam.
Très schématiquement, pour moi, comme nous l’avons dit, il y a eu d’abord la religion juive qui était la religion de son époque, la religion chrétienne ensuite qui fut celle d’une époque suivante enrichie de l’apport juif : elle distingue d’ailleurs l’Ancien et le Nouveau Testament. Puis l’Islam qui serait le Nouveau Testament, et il faudrait dire qu’il y a eu avant un Ancien et un Moyen Testament. Les coincidences de civilisation, la Grèce qui était l’Orient autant qu’elle a été annexée par l’Occident, et qui a eu des velléités d’universalisme, le fait qu’il y ait eu successivement une civilisation grecque – correspondant peut-être à la juive, puis romaine correspondant au christianisme, enfin arabe correspondant à l’Islam – peut-être les oppositions de la première heure entre elles, ont été aggravées. En quoi on doit donner à chacun sa part de responsabilité – pour moi, dans tout cela, il y a un fil conducteur. Et encore on peut rattacher cela à la géographie : cette Méditerranée, qui englobe le Moyen-Orient arabe du Golfe Persique ou Arabique à l’Atlantique, cette Méditerranée est le berceau de toutes les civilisations, c’est le berceau des trois religions monothéistes, c’est le berceau des civilisations, même aujourd’hui la civilisation occidentale, civilisation matérialiste, mais qui est quand même une civilisation. A considérer cela, on ne peut pas être sectaire ou raciste, on ne peut pas être prétentieux – on est homme avec le minimum de conscience collective de l’espèce et un maximum de modestie – on est rien moins qu’un grain de sable par rapport à l’univers, mais auquel on participe, qu’on soit ânier ou intellectuellement et matériellement évolué. Fondamentalement, les hommes sont frères et tout qui les …
Il y a pourtant eu des hommes qui étaient convaincus de cette importance du fait religieux, et qui étaient animés d’une réelle connaissance de l’Islam. Ainsi Coppolani – qui est mal connu, mais qui était un véritable spécialiste des questions musulmanes.
Coppolani, je n’en connais rien. Je ne le connais que comme un pacificateur, un colonisateur pacifiste. Mais j’ai connu de ces hommes qui avaient bien compris l’Islam. Massignon était mon professeur. Je vous ai parlé de Lévy-Provensal. Il y avait Solus, un homme remarquable moralement, un savant dont j’admirais la science admirable. Envers eux, j’étais animé d’une crainte révérentielle, et jamais je ne me serai avisé de les tirer par la manche à la fin du cours et de les interroger : qu’avez-vous voulu dire quand vous avez expliqué telle ou telle chose. Je les ai cités dans mon discours à Pompidou : Massignon, Lévy-Provensal. Fondamentalement, c’étaient des hommes qui – à des degrés divers, à des niveaux moraux différents – avaient rendu à l’Islam, à la civilisation arabe, leur véritable aspect. Au lieu de ce qu’on en avait fait traditionnellement : des razzieurs, les Sarrazins.


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V – LE  FOND  DE  LA  PENSEE  SUR  LES  RELATIONS  AVEC LA  FRANCE  – EN QUOI  IL  EST  DIFFICILE  A  EXPRIMER  PUBLIQUEMENT


Alors qu’une nouvelle fois, nous constatons que nous nous sommes éloignés de nos moutons – selon son expression – le Président devance ma lecture du paragraphe suivant de mon plan sur les relations franco-mauritaniennes.

Le plus difficile à démontrer – cela provient de certains esprits nostalgiques, pour ne pas dire néo-colonialistes – c’est de démontrer que tout cela (la politique d’indépendance et l’identité nationale) se tient. Tout cela, je n’ai pu le dire. Mais une pensée qui ne peut se traduire en action, elle a déjà une valeur pour celui qui la pense et la traduira en action. Bien sûr, l’on ne peut traduire en action toutes le pensées que l’on a. Mais quand on n’en a pu traduire aucune, c’est étouffant. Et c’est ce qu’il se passe dans nos relations avec la France.
J’ai toujours eu deux idées essentielles dans nos rapports avec la France. La première est que j’ai toujours été convaincu, et je le suis de plus en plus, qu’un peuple à qui on imposé une domination, quelle que soit sa forme, celle de Coppolani ou celle de Gouraud, à qui une puissance étrangère a imposé une colonisation –, il ne peut se décoloniser que par la force, qu’une indépendance octroyée n’en est pas une. Il y a une équivoque qi demeure toujours, et qui se transforme en un complexe qu’a le colonisé pour celui qui impose la colonisation par la force : il est votre patron, il est votre dominateur ; et le complexe du colonisateur : celui à qui vous ne vous êtes pas mesuré, n’est pas un interlocuteur valable ; vous avez été généreux et le colonisé a quelque chose qu’il mérite ou ne mérite pas, il le doit à votre générosité. Toutes ces indépendances octroyées n’en sont pas. Bien sûr que les autres Chefs d’Etat ne sont pas suffisamment (dans ces idées) pour faire comme moi, qu’ils ne sont pas byzantins, qu’ils ne comprennent pas ce que d’autres comprennent sous d’autres cieux. Mais ce que je viens de vous dire, c’est la pensée fondamentale qui me tourmente depuis le début. Tout ce qui s’est passé et la manière dont cela s’est passé, je l’ai accepté parce que je ne pouvais pas faire autrement.
Troisièmement, pour exprimer ma pensée, j’ai toujours été extrêmement gêné, non par rapport à la France mais par rapport aux autres Etats africains. Dire que cette indépendance n’en est pas une : on peut penser que peut-être, « je cherche la petite bête ». Dénoncer cette farce, cette indépenance avec ces corollaires que sont les accords de coopération, est vis-à-vis d’eux une attaque. La France est une puissance néo-coloniale, mais dire à d’autres Etats que vous êtes des imbéciles, des idiots, c’est leur faire une injure. Ce que ne veux pas sur le plan de la courtoisie, et sur le plan politique, je ne dois pas le faire. Ce serait les prendre pour des imbéciles, avec les conséquences que cela comporte.
D’où – vous le savez, puisque vous êtes là – d’où le fait que je n’ai pas commenté notre sortie de l’O.C.A.M.. L’O.C.A.M. est une création du colonialisme français pour substituer à l’Union française, une institution dont les Français tirent les ficelles et dont les exécutants, conscients ou inconscients, sont les Chefs d’Etat africains, et qui s’opposent à l’unité africaine, peut-être irréalisable, mais qui a le mérite d’être d’origine purement africaine. C’est la même raison qui a fait que je n’ai pas dénoncé l’O.C.A.M. et que j’en suis sorti, et qui fait que je ne peux tout expliquer de nos rapports avec la France.
Mon drame est d’avoir des idées ou des ambitions que l’on n’a pas les moyens de concrétiser, de traduire dans les faits. Voilà pourquoi nos relations avec la France ont été ce qu’elles ont été et qu’elles ne pouvaient pas être autrement. Mais tout cela, comme ce n’était pas explicité, on ne pouvait pas le comprendre. On ne peut pas tout expliquer, non par rapport à la France, mais par rapport à son ensemble africain. Vous l’avez écrit (dans l’introduction à son anthologie que nous avons lue la veille) et cela prouve que vraiment vous comprenez parfaitement le fond de ma pensée. L’exemple guinéen est celui qui m’a personnellement le plus tenté. Si j’avais été dans les conditions objectives de la Guinée et s’il n’y avait pas eu la revendication marocaine qui risquait de nous faire éclater, j’aurais fait de même en 1958. Aussi, pendant mon voyage en Guinée, cela a été un défoulement et aussi un déchirement, car nous nous apercevions que la Guinée avait réalisé ce que nous aurions voulu réaliser. Et je l’ai fait sentir. De Gaulle a en conçu une fureur. A cause de son ambassadeur, là-bas, qui lui a transmis un rapport, ne lui faisant tenir que mes propos approbatifs de l’action de la Guinée. Je ne crois pas avoir parlé de son non, mais de sa « voie » qui répond, seule, à la dignité de l’Afrique. Je ne peux pas encore le dire et je comprends les poètes et la jeunesse pour qui l’enfantement d’un poème est une grande douleur. Mais ce que l’on a envie d’exprimer, pour s’en débarrasser physiquement si l’on peut dire, et qui normalement devrait être projeté ailleurs qu’en vous, le fait que vous pensez quelque chose que vous ne pouvez pas faire, je ne sais pas s’il existe une plus grande douleur. Je sais que Foccart sélectionne les lectures de de Gaulle et lui fait parvenir des extraits et des notes de synthèse, et il s’appliquait à jeter de l’huile sur le feu en présentant les choses selon la conception foccartienne de l’Afrique. De Gaulle a été furieux. Il a failli dire que donc, puisque je suis tellement hypnotisé par la Guinée, qu’on me lâche comme on a lâché la Guinée, que la France le laisse tomber et que j’aille me faire pendre, sinon perdre, avec Sekou Touré. De justesse, il n’a pas pris sa décision. Mon entretien avec lui, à la suite de ce voyage, a été courtoisement houleux. Mais lui, qui est très intelligent et sait rectifier le tir quand il faut et que le terrain n’est pas favorable, a compris. Deniau était venu pour me débarquer et nos rapports avec la France étaient alors très tendus.
Ce n’est pas un hasard si je suis attiré par la Guinée, en Afrique noire, et par l’Algérie, en Afrique du Nord, et si je suis complexé par rapport à leur exemple, si je ne puis pas faire sept ans de guerre de libération et, en moins dramatique, même le non guinéen qui a été une véritable guerre de libération. La Guinée, au lendemain du referendum, on ne lui a laissé rien du tout. On l’a lâchée du jour au lendemain. Ce qu’on ne pouvait pas emporter, on le brûle. Imaginez les Guinéens dans des maisons vides. On leur a cherché les pires ennuis, avec la complicité des voisins. Mais tout cela, je ne peux le dire. Vis-à-vis de la France, j’ai moins de scrupules. La France est une puissance néo-colonialiste. Il faut respecter la mémoire du Général, mais, pour le reste, je n’ai aucune objection pour que l’on publie tout cela le moment venu. Je crois que vous citez mes lettres ? Oui, je les cite dans la thèse. Mais ce sont des communications verbales, des communications diplomatiques. Je crois qu’il vaut mieux s’en tenir aux seuls discours et actes publics pour votre anthologie. Quitte à faire plus tard, un recueil de votre correspondance avec les Chefs d’Etat étrangers.
Pour les Etats africains, c’est plus délicat. C’est certainement seulement après leur disparition, pas seulement politique, mais physique de ces gens que l’on pourra en faire autant. Vous avez vu ma correspondance avec Senghor, parfois très vive. Il a toujours eu une attitude paternaliste et voulu jouer au grand frère. Et Houphouët ? vHouphouët, il y a d’abord la distance entre les deux Etats, et puis il est très habile et n’a jamais voulu jouer le rôle de grand-frère que voulait jouer Senghor. Pour ce dernier, la Mauritanie était un cercle du Sénégal, et comme les Sénégalais ont été colonisés avant les autres, du coup ils ont participé à la colonisation des autres. Senghor a été très francisé, jusques dans l’âme, plus français que les Français, et il aurait voulu me franciser davantage. Et puis jouer un rôle et guider la Mauritanie. Mais c’était à double sens. Ainsi, a-t-il voulu jouer un rôle dans nos relations avec le Maroc ; mais d’un côté, il nous disait qu’il nous soutenait et de l’autre, il disait aux Marocains qu’il fallait nous convaincre. Aussi a-t-il été furieux quand, pendant son voyage au Maroc en Juillet 1961, alors qu’il se prétendait chargé d’une mission, j’ai communiqué qu’il n’était chargé d’aucune mission [28]. Nos rapports avec le Sénégal sont un peu comme ceux que nous avons avec la France : les sentiments paternalistes des Sénégalais répondent à ceux des Français.
Je crois que vous étiez en Algérie quand le président Boumedienne a fait son discours d’anniversaire de l’indépendance. La presse a rapporté qu’il avait dit que précisément les accords avec la France et la politique du Général avaient été colonialistes.
J’y étais. J’étais d’ailleurs le seul Chef d’Etat africain, et même le seul Chef d’Etat en dehors de Norodom. Alors, vous êtes revenu par le même avion que le Prince à Nouakchott ? Non, je suis rentré le 14 et lui est arrivé le 16. Le président Boumedienne m’a dit à Rabat de venir, il m’a envoyé son avion de commandement. Il n’avait invité personne d’autre. J’ai accepté, mais à condition que ce ne fut pas de notoriété publique. C’était donc sur son invitation et il ne s’est adressé qu’à moi. Je lui ai dit : il ne faut pas te créer de problème avec les autres, surtout avec le Maroc et la Tunisie. Aussi, je paraîtrai venir de mon proche chef. Effectivement, Jeune Afrique a rapporté que j’étais venu à l’improviste. J’ai donc entendu dans le texte le discours du président Boumedienne à la télévision et à la radio, et je l’ai vu après. Il n’a pas mis en cause de Gaulle, mais les historiens… De Gaulle, à la vérité, a fait ce que les autres avant lui ont fait. Tous ont eu recours à la force et ne sont pas parvenus à vaincre la résistance. Lui, a eu l’intelligence que lui seul pouvait avoir, pour en tirer les conclusions et l’imposer. Si l’on lit la traduction officielle, Boumedienne s’attaquait beaucoup plus aux historiens de la révolution algérienne, qu’à de Gaulle lui-même.



VI – L’ATTITUDE OBLIGEE ENVERS LA FRANCE


Donc, pour aborder le problème – je vous l’ai toujours dit, peut-être de façon moins claire qu’aujourd’hui – voilà ce que je pense des autres et voilà pourquoi je ne peux dire ce que j’en pense, pour les Français pour le moment, et surtout pour les Africains. A un moment donné, c’était une nécessité vitale pour moi que de m’appuyer sur la France, mais cette nécessité évolue. De même, pour de Gaulle, à un moment donné, il était d’une nécessité vitale de collaborer avec les Etats-Unis. Il fallait résister à l’invasion allemande. C’est la même chose pour nous ; la France nous a soutenus, elle est notre amie et notre alliée, mais c’est une nation étrangère, une terre étrangère. Et la colonisation, le phénomène colonial sont comparables à l’agression allemande ou maintenant à l’agression américaine en Indochine ; la colonisation est du même ordre que ces agressions. On ne va donc pas au fond du problème quand on se contente de l’indépendance avec la coopération, et que l’on parle de l’amitié avec la France. Je fais cette comparaison, même si je peux paraître ingrat envers la France. Mais pas plus que de Gaulle envers les Etats-Unis. A un moment donné, il ne pouvait pas faire autrement que faire des salamalecks aux Américains ; mais, quand il a estimé pouvoir leur dire le mot de Cambronne, il ne s‘est pas préoccupé de gratitude. A un moment donné, faibles comme nous étions, vu la menace marocaine – il est vrai que nous avions la protection des quinze cent kilomètres de désert – nous ne pouvions prendre appui que sur la France. Mais ce n’était pas une fin en soi, mais un moyen. Encore une fois, la France nous donne l’exemple. La France, tout en collaborant avec les Anglo-Saxons pendant la guerre, entretenait par ailleurs de bonnes relations avec l’U.R.S.S. Nous avons un proverbe qui dit : «  quand on est près de se noyer, on s’accrocherait même à un serpent qu’on aurait pris pour un tronc d’arbre ». Il ne faut pas croire que l’on s’allie avec nous, ou que l’on nous aide pour nous-mêmes. Il ne faut pas alors s’étonner qu’il en soit de même pour nous, dans nos relations avec la France. De même, nous n’avons pas été colonisés pour nous-mêmes, mais pour les relations avec le Maroc. Cela faisait bien pour l’harmonie de la carte. Mais on ne nous a pas demandé notre avis. Cheikh Sidya, quand il a favorisé la colonisation : chacun y a trouvé son compte. Pour rtablir les conditions normales pour pratiquer la religion, il a décidé de s’allier au diable. A l’époque, les Français s’en sont servis pour exploiter l’influence de Cheikh Sidya et de la religion musulmane. A tel point que les Cheikh Sidya ont fini par s’identifier à cette influence française. Mais quand on y met le nez de plus près – si vous me permettez l’expression – on voit que ce sont des calculs, des marchandages, chacun croyant tromper l’autre. La colonisation étaot pour moi autant condamnable que les agressions des temps modernes. J’ai cependant bien dit ce que nous lui devons : la paix intérieure, que nous n’avions pas avant elle. Elle nous a donné les limites de ce qui devait être notre territoire, bien que cette carte aurait pu être modifiée à notre avantage. Mais ce sont des supputations qui n’ont plus de sens et que l’on ne peut faire que par rapport au passé.
Donc, il est très difficile de parler de nos rapports passés avec la France, parce que constamment ils ont été des rapports tendus, parceque fondamentalement nous n’étions pas d’accord. Abstraction faite des dimensions, c’est l’attitude de de Gaulle vis-à-vis de l’Union Soviétique et des Etats-Unis. A un moment donné, même si de Gaulle était irrité par certaines de mes initiatives et explications, même s’il devait se dire – étant donné la différence de puissance – qu’il fallait faire quelque chose en réponse, il ne le faisait pas. Même s’il y a une différence entre le Chef d’Etat français et le Chef d’Etat mauritanien, surtout morale ; en puissance, la France vient même après l’Allemagne, parce que l’économie c’est la puissance effective – même s’il y a une différence entre la Mauritanie et la France, c’est au fond la même que celle qui existe entre la France et les Etats-Unis, ou la Chine ou l’Union Soviétique. Même si la Mauritanie est toute petite parmi les toutes petites, elle n’est pas seule dans ce cas, et il y a la même chose pour la France. Les comparaisons de cet ordre sont d’ailleurs absurdes, comme celles dans les événements. Mais c’est la même chose, la révolte d’une personne, d’un peuple qui sont dans des conditions de faiblesse qu’ils acceptent difficilement, mais que le réalisme leur commande d’accepter. C’est particulièrement pénible que la conscience d’être ce qu’on est, et la réaction et la révolution s’expliquent parfaitement. Le problème est de savoir dominer sa réaction pour ne pas faire une révolution si celle-ci doit avoir des conséquences mauvaises pour le but que l’on s’était fixé en la faisant.

C’est tellement indicible.

A ce point de notre entretien, je sens une réelle souffrance de la part du Président et c’est presque une communion, une compassion au sens noble du terme que je cherche à lui faire sentir de ma part. Je lui dis que je tâcherai dès maintenant de faire office de chroniqueur pour que ce qu’il sent et fait, soit exprimé. Et que, par la suite, je pourrai l’aider à écrire ses mémoires. Mais il faudrait que nous en ayons le temps.



VII – LA  RETRAITE  A  VENIR  DU  PRESIDENT


Je ne le dis qu’à vous et n’en faites pas état. Telles que les choses se dessinent : si je ne disparais pas d’une mort subite, crise cardiaque, accident ou, plus prévisible, assassinat politique, si je ne disparais pas et si vous-même n’êtes pas empêché, c’est tout à fait possible.
Je n’ai pas l’intention de rester indéfiniment au pouvoir, ni de garder le pouvoir pour le pouvoir. J’ai une œuvre à parfaire. Le jour où je vois la Mauritanie proche de se faire, ce qui n’est pas encore prévisible, je me retire. Quand ? Si je ne le vois pas pour la fin du prochain mandat, mais plutôt pour la fin du suivant. Si cela se fait au plus tard, au plus tard, vous voulez dire ? Je raye devant lui : tard, et le remplace par : tôt, au plus tôt, dans huit ans, je ne serai pas un vieillard : j’aurai soixante ans. Je n’ai pas l’intention d’écrire mes mémoires, je n’écrirai jamais sur moi-même. Mais j’aimerai m’adonnet à la méditation et à une réflexion sur tous ces problèmes que nous venons d’évoquer. Je ne prétends pas être le superhomme. Je resterai simplement au service de mon pays et de mon parti, et les ferai bénéficier de mon expérience, sans que cela soit pesant. Il se pourrait que, d’ici là, la relève soit si bien préparée qu’on n’ait plus besoin de moi, qu’on se passe véritablement de tous mes services. Ce qui ne diminue en rien rien mon désir de me livrer à mes méditations, de suivre de plus près l’éducation de mes enfants, mais qu’actuellement je sacrifie consciemment : on ne peut pas être au four et au moulin. L’Etat mauritanien prime tout pour moi, y compris ma famille et mes enfants ; Je pense que dans une dizaine d’années, l’aîné terminera son éducation secondaire, la seconde sera au milieu, le troisième sera dans le fondamental. Ils seront encore intéressants à suivre ; J’ai à leur égard un devoir que je ne remplis pas actuellement. Ma femme pallie autant que possible ma carence, mais pas autant que je l’aurais voulu et qu’elle-même l’aurait voulu. J’essaie de superviser ce qu’ils font. Il y a un aspect de mon rôle de chef de famille que j’aurai mal joué et que je pense alors remplir, n’étant pas un vieillard. Je n’aimerai pas être un vieillard pour ne pas être une charge pour les miens. Cest le mot du Général : la vieillesse est un naufrage. Dès qu’on cesse d’être rentable pour la société ou la collectivité, on devrait s’en aller. Mais entre soixante et quatre-vingt ans, on a encire une marge qui peut être très courte comme elle peut être très longue : on aura le plaisir de l’inaction au sens actif du terme. Mais de toutes façons, je n’ai pas le temps d’écrire maintenant et je n’écrirai pas par la suite. Vous pallierez cela, car vous connaissez beaucoup de choses que vous serez le seul à connaître et que vous ferez connaître.



VIII – NOTRE  RENCONTRE  :  RETOUR  A  UNE  MEDITATION  RELIGIEUSE


Je dis alors la chance que j’ai eue de le rencontrer que je pense que ma venue en Mauritanie a eu lieu au bon moment.

Non ! car avant cela vous aurait intéressé et frappé tout autant que lorsque vous êtes venu. Mais oui ! pour après, car peut-être cela vous aurait moins frappé. Il y a aussi une question d’âge. Oui, car avant, vous auriez été trop jeune pour comprendre. Mais après ? Tout cela est providentiel. Est-ce que vous aviez prévu de venir en Mauritanie ? Oui, de toute manière car j’étais attiré par le désert et que la Mauritanie est le seul Etat saharien. Vous êtes parent du Père de Foucauld. Je dis ce qu’il en est. Et la Providence est aussi que vous continuiez à suivre la Mauritanie. Oui, mais je ne suis pas toujours là. Du moment que le contact physique a été pris une fois, cela suffit. Je considère que vous êtes là. C’est providentiel et, dans ce domaine, c’est une explication qui me suffit. On ne peut tout expliquer par la science. L’explication rationaliste n’est pas suffisante. On est obligé de reconnaître son impuissance à tout expliquer. Passe encore pour la création, on peut expliquer des réactions chimiques. Mais on explique le comment, pas le pourquoi. Ceux qui sont des bêtes, décrètent : puisque je ne comprends pas, c’est donc qu’il n’y a rien au-delà de ce que je comprends. Il vaudrait mieux dire que cela nous dépasse. C’est le mot de Goethe : la plus belle faculté de l’homme, c’est l’admiration. C’est un peu le mot de Ghazzali : la conscience des limites de ses facultés, est déjà une conscience. Je vous donne une traduction approchée. La conscience de ses limites est déjà une conscience. Oui, c’est cela. C’est le cogito cartésien : je doute, je pense, je suis. Et vous voyez, Descartes est resté un croyant bien que sa démonstration l’ait amené à discuter de sa foi. Vous avez lu les Méditations ? Je ne peux pas dire que je les ai lues, pas non plus feuilletées, mais parcourues. Ma réflexion – pendant que j’étais en philosophie – n’était pas suffisamment mûre ; Le heurt de deux civilisations en moi, ne s’était pas décanté, comme aujourd’hui je vois le problème. Aussi, n’ai-je pas alors profité de tout. Mais revenons à nos moutons.



IX – L ’ ALTERNATIVE  DEVANT  LAQUELLE  EST  PLACEE  LA  FRANCE


Je lis la suite de mon plan sur les relations franco-mauritaniennes : l’aide au démarrage de la Mauritanie accordée par la France en finances et en diplomatie.

C’est la vérité ! l’Histoire ne doit pas défigurer, mais expliquer. Nous n’allons pas plus avant dans la relecture de mon plan, car le Président prend sa décision. Je préfère que cela ne paraisse qu’en Octobre. Ce ne sera pas un article banal. S’il s’agissait d’un article de Beuve-Méry, de Fauvet ou de Decraëne, ils l’auraient écrit avec leurs informations et leur philosophie. Or, vous : on sait que ce que vous signez, on sait qu’en fait spirituellement, c’est moi qui signe. Donc, il vaut mieux réserver la parution de l’article et d’un entretien. On fera un petit mensonge au journal Le Monde. Vous leur direz que je n’ai rien voulu vous dire, mais que vous aurez quelque chose de pas banal à partir d’Octobre. Les Français auront été saisis de nos désirs, pour ne pas dire de nos décisions. Il faut leur laisser le temps de digérer un petit peu et de nous faire connaître leurs réactions. Sinon, ce serait jeter de l’huile sur le feu.
Vous viendrez entre deux avions, si les problèmes se compliquent. Ce sera alors moi qui serai pressé que quelque chose paraisse. Si cela n’implique pas votre présence, je vous ferai donner le feu vert pour la publication ou par lettre d’Az 2. Mieux vaut laisser passer la tempête. Encore une fois, les Français peuvent ragir comme avec la guinée ou plus raisonnablement. Et quelle que soit mon amertume à l’égard de certains milieux français, je les comprends. Il y a pour la France un problème : il y a eu la colonisation, puis la néo-colonisation, construction très habilement faite et pour conserver l’essentiel soit la totalité de la domination française (culturelle, économique et financière), et, pour rogner les susceptibilités, on a abandonné la chose politique. Ce nouveau système a été si intelligemment pensé et exécuté jusqu’à présent que tout le monde a été content : le colonisé reçoit son hymne et son drapeau, il a le sentiment d’être indépendant, et le colonisateur garde l’essentiel de sa domination. Même si certains, pour ne parler que de nous et n’expliquer que nous, ne sont pas dociles, on les laisse faire en se disant : ce sont des complexés, qu’il faut laisser se décomplexer, ce n’est pas gênant. Quand les Mauritaniens parlent de leur culture, on admet, on leur fait des concessions. L’exemple ne peut être contagieux au sud du Sahara : il n’y a pas un pays autre qui va revendiquer sa langue. Si on fait des concessions culturelles à la Mauritanie, ce n’est pas gênant. Mais quand on s’attaque à l’autre partie de l’édifice : diplomatie, économie, cela se complique. Encore une fois, la domination culturelle ne peut avoir la même signification au nord et au sud du Sahara : au sud, le français est la langue de communication, et les Etats n’ont pas d’instrument de remplacement. Au nord, il y a l’arabe. Nous pensons, nous, que nous faisons partie d’un monde de cent millions d’hommes, arabophones, qui aurait pu avoir une force bien autre que l’actuelle, si elle n’était pas dominée par le néo-colonialisme et son allié, la féodalité. Une force ? c’est que ce monde est d’un seul tenant. On peut aller du Golfe arabique à Gibraltar en ne parlant que l’arabe, et en se faisant comprendre ainsi. Donc, la Mauritanie a des raisons objectives se se rattacher à ce monde. Mais par rapport à l’Afrique au sud du Sahara, nous sommes obligés de recourir au français, langue de communication avec nos voisins. Et même au plan international, le français a un impact plus grand en Afrique au sud du Sahara que l’arabe ; les anglophones préfèrent la traduction en français plutôt qu’en arabe.
Donc, pour résumer : d’un côté, le colonisé a une satisfaction, et le colonisateur, de l’autre côté, n’a perdu que l’apparence, puisque seule la décision politique ne lui appartient pas. Hypocritement, les néo-colonialistes gagnent sur deux plans : si les colonisés font des bêtises, ils sont responsables et n’ont qu’à s’en prendre qu’à eux-mêmes. Et d’autre part, les décisions sont partiellement inspirées : les « conseillers techniques » sont là pour veiller au grain. J’interromps alors le Président pour lui dire qu’à mon sens, la conscience des conseillers techniques est pour autant que je les connaisse, irréprochable. Mon pays fait exception. D’ailleurs, leur comportement est normal. Je ne mets pas en cause leur probité intellectuelle et leur discrétion professionnelle. Mais je me mets à leur place. Quand leur patron auprès duquel ils sont détachés, ne voit pas le problème dans ce sens (de la décolonisation), ils ne vont évidemment pas le lui dire. Mais je sais aussi que certains « conseillers techniques », je leur fais plus de confiance qu’à des compatriotes (il pense évidemment à Campourcy). Pour Campourcy [29], je suis sûr que c’est parce qu’il fait un travail auprès de moi, que cela le dessert. Il ne fait pas de compte-rendu à la Mission d’aide et de coopération, ni à l’Ambassade.
Si l’on regarde les choses globalement, cela va très bien. J’en reviens à la compréhension que j’ai de certains milieux français. Malgré cette attitude que je condamne, je les comprends. Nous leur posons un dilemme. Ou ils réagissent comme au non de la Guinée : meme si nous ne demandons rien – auquel cas, ils nous dirons que c’est pour l’usage interne, et c’est une pure mystification – mais si nous demandons le changement, et d’ailleurs dans cette affaire, nous ne sommes pas les demandeurs, c’est la preuve qu’auparavant les accords sont une mystification. Et, en refusant le changement, on montre que l’aide de la France est conditionnelle et que la guinée avait raison, et que l’indépendance n’est pas une indépendance véritable. C’est très gênant pour la France, et ce sera très gênant pour les autres Etats africains.
Ou bien la France réagit avec une grandeur d’âme, fait preuve d’une compréhension que nous pensons être la meilleure, en se disant : ces acords ont été fait pour un temps et si nous nous accrochons à eux, on n’arrivera à rien. Bref, faire de nécessité vertu et aller un peu au devant des événements. Cela aussi a sa part de risque par rapport aux tenants du système actuel : cela va être un précédent. La Mauritanie gagne sur tous les tableaux, se dira-t-on : elle recouvre son indépendance et ne perd pas le concours fran,çais. La France paraîtrait faire prime à l’ingratitude et provoquerait l’écroulement de l’édifice. Je n’aimerai pas être à la place de celui qui doit trancher ce dilemme. Chacune de ces solutions a ses dfenseurs. Je suppose que pour l’une, c’est la rue Monsieur et Foccart, et je suppose que l’autre – sans en être sûr – ce sont les Affaires Etrangères.
Puis-je, en même temps que je vous l’enverrai, donner mon papier à Couve de Murville ? il n’est pas au gouvernement. J’ai beaucoup d’admiration pour Couve de Murville. Mais il est dans l’opposition maintenant. Il aurait été au pouvoir et de Gaulle y serait encore, ma réaction aurait été la même. Je comprends que cela soit un problème pour celui qui doit trancher, et comme c’est le président qui décide, cela dépendra de lui et de ce par qui il est influencé. Je ne voudrais pas qu’il s’immisce dans nos affaires, ni nous dans les siennes. Mais il me semble que la constitution et le maintien  d’un secrétariat d’Etat et encore plus d’un secrétariat général, tout cela, je crois, est l’aveu d’un esprit non décolonisé. Si ce secrétariat d’Etat, comme ledit secrétariat général, avaient compétence pour la coopération de toute la France avec le monde entier, cela se justifierait. Ce peut être une erreur tactique. Cela concrétise quelque chose. Les rapports avec l’Afrique, cela aurait pu seulement paraître dans une direction spécialisée pour cela.

Nous regardons à nouveau mon plan, qui passe en revue des possibilités de réformes sur le système actuel, assez détaillées.  

Dans le contexte actuel, je ne peux rien dire et même il faudra dire, que je ne vous ai rien dit. La question monétaire a fait problème, etc.. C’est l’un des obstacles les plus décisifs et insurmontables à l’unité africaine : ces zones monétaires.


X – DERNIERES  CONSIGNES  ET  REFLEXIONS


Nous avons maintenant sous les yeux le plan sur Indépendances nationales et coopération franco-africaine.

Depuis plusieurs années, et surtout depuis hier, nous avons abordé le fond des choses et la manière de l’aborder. Mais il ne faudrait pas que vous croyez que tous les autres Etats africainbs en sont arrivés au même degré de conscience que moi. Parmi les Chefs d’Etat, c’est un fait que Ahidjo [30] est le plus proche de moi à ce point de vue. Certainement, la remsie en cause des relations avec la France préoccupe tout le monde à sa manière et à sa mesure. Mais chacun ne parle que d’un plan particulier, sans un contexte d’ensemble. Diori [31] a parlé au président Pompidou à propos de la monnaie et l’a fait au nom de toute l’U.M.O.A. [32] Il s’était concerté avec les autres dans l’O.C.A.M. [33] et l’a fait par correspondance avec moi. Mais l’idée elle-même, telle que je vous l’ai exposée, l’ensemble n’est pas vu ; encore moins veut-on s’en prendre nettement aux formes actuelles. On fait des marches d’approche. Un brave homme comme le président du Gabon [34], il dit qu’il ne remet pas en cause les accords. Il y a une volonté confuse de remise en cause générale, mais le degré de conscience est encore bien dfférent dans chacun des Etats. Je dois donc à l’amitié de vous mettre en garde et de je pas vous laisser influencer par ce que je viens de vous dire. Et n’oubliez pas ce que je vous ai dit. J’hésite à le dire à mes pairs africains. J’hésite à le dire à mes pairs africains. Il faut être à la fois prudent et honnête avec ses amis.

J’ouvre le parapheur sur la question du Sahara occidental que je voudrais traiter pour la Revue de science politique.

Il n’y a pas d’éléments nouveaux. Sans doute, y aura-t-il des tractations à la veille de la session des Nations Unies. Et comme ce n’est pas d’une brûlante actualité, est-ce que cela a un caractère d’urgence ? Non ! effectivement, je peux dire que je dois tenir compte de ce qu’il va se passer aux Nations Unies, et que je ne présenterai mon article qu’au printemps. C’est préférable.

Notre entretien prend fin là-dessus, alors qu’Abdoul Aziz Sall téléphone, pour savoir si je suis encore là.
Oui ! il est là : il range ses papiers… Aziz vous attend car le dimanche, il a encore plus fin que d’habitude.
Comment faites-vous pour vous y retrouver dans vos papiers ? Je les numérote et je les dactylographie le plus vite possible après nos entretiens.

Nous nous séparons : il m’embrasse. Je lui re-téléphonerai tout à l’heure de chez Abdoul Aziz Sall pour lui faire préciser si les trois articles de présentation de la Mauritanie sont aussi sous embargo. Quant à la Note et Etude documentaire, jaio feuilleté devant l’édition de 1960. En lui disant que je compte modifier profondément la manière d’exposer tout cela. Oui, il faut dynamiser le contenu.




[1] - les 10-11 Mars 1972, l’Organisation des Etats riverains du fleuve Sénégal, créée à Labé le 24 Mars 1968, à la suite d’un Comité inter-Etats fonctionnant depuis le 26 Juillet 1963, vient d’être remplacée par une Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal

[2] - respectivement Mohamed Ali Cherif, premier titulaire de ce poste – nouveau à l’époque – et Abdel Aziz Ould Ahmed, dit Az 2 pour le distinguer d’Abdoul Aziz Sall (directeur du cabinet du Président à partir de 1961, puis ministre de l’Intérieur, permanent du Parti et enfin président de l’Assemblée nationale . selon les Constitutions de 1959 et de 1961, le Parlement est monocaméral) – Az 2 est nommé le 20 Janvier 1969 après une vacance du poste pendant six mois : longue hésitation pour trouver à remplacer le compagnon des premières heures

[3] - en tournée de prise de contact à Boumdeïd, à la mi-Avril 1970, la délégation présidentielle bivouaque en bas de la dûne, la conversation roule sur le fameux marabout (Mohamed Abdallahi Ould Adda, un temps dissident, et qui avait tenté de corrompre le jeune vice-président du conseil, dès Juin 1957 La Mauritanie contre vents et marées . Karthala . Octobre 2003 . 669 pages . p. 416) - puis je lis les lignes de la main du Président qui évoque une prophétie de « bohémienne » : la pleurésie qui a failli l’emporter en 1956 et « tu seras roi dans ton pays »

[4] - Pierre Messmer a commandé l’Adrar en 1950, puis gouverné le Territoire de Mauritanie jusqu’en 1953 avant d’être haut-commissaire général à Brazzaville puis à Dakar, ministre des Armées sous le général de Gaulle de 1960 à 1969, et enfin Premier ministre de Georges Pompidou de Juillet 1972 à Mai 1974

[5] - Michel Debré, garde des Sceaux et « rédacteur » de la Constitution de la Cinquième République au retour du général de Gaulle au pouvoir en Juin 1958, puis Premier ministre de Janvier 1959 à Avril 1962, ministre de l’Economie et des Finances de Janvier 1966 à Mai 1968, ministre des Affaires étrangères de Mai 1968 à Juin 1969 : il est ministre d’Etat chargé de la Défense nationale, au moment de la demande de révision des accords

[6] - Hamdi Ould Mouknass, haut-commissaire à la Jeunesse et aux Sports, en Février 1966 dès son retour d’études supérieures à Paris, membre du Bureau politique national en Juin 1966, ministre des Affaires étrangères d’Avril 1970 jusqu’au putsch ; il regagne Nouakchott depuis Addis-Abeba où se préparait le sommet annuel, avec divers dons de monarchies pétrolières, et se fait aussitôt arrêter

[7] - de fait, la décision de mettre fin aux fonctions de Jacques Chaban-Delmas, Premier ministre depuis trois, est juste en gestation et Pierre Messmer entre à Matignon la semaine suivante, le 5 Juillet 1972

[8] - familier du général de Gaulle depuis la guerre et intime pendant la « traversée du désert », secrétaire général à la présidence de la République pour les affaires africaines et malgaches de 1961 à 1974 : il rend compte au président de la République et son successeur, chaque soir à heure fixe, puis en 1986-1988 auprès de Jacques Chirac, Premier ministre

[9] - ministre français des Affaires étrangères de Juin 1969 à Mars 1973

[10] - « avec la plus grande compréhension », le 30 Juin

[11] - chef de l’Etat cambodgien, depuis Avril 1941, sous des titres divers, à la fin de la période coloniale fançaise et jusqu’en 2005, avec des moments d’exil à Pékin pendant la guerre américaine du Vietnam – la Mauritanie maintient sa reconnaissance internationale au Kampuchea – il est devenu un ami personnel du Président, dont le scandale a été public quand le prince a été renversé le 18 Mars 1970 : le Conseil national se tenait alors à Tidjikja

[12] - de Juin 1969 à Août 1973 – il est nommé, au rabais ensuite, consul général à Casablanca mais, pour lui marquer sa propre estime, le Président l’invite aux fêtes du XVème anniversaire de l’indépendance – il meurt peu après

[13] - du 20 au 23 Février 1971, le général Yakubu Gowon, président de la République fédérale du Nigeria visite officiellement le pays – il est arrivé au pouvoir en Août 1966 par un putsch et oit faire face à la sécession armée du Biafra de Mai 1967 à Janvier 1970 – il sera à son tour renversé en 1975 - l'accueillant, le président Moktar Ould Daddah déclare qu’ « élevés et nourris dans les certitudes unilatérales de l'ordre colonial, ces nostalgiques des temps révolus ne pouvaient dons accueillir l'indépendance  africaine et l'émancipation du Tiers-Monde que comme une insulte et un défi (...) Après la lâche et vaine tentative  d'instaurer l'anarchie et le chaos au Congo, la République fédérale du Nigeria a été leur plus grand théâtre d'opérations »

[14] - du 6 au 9 Février 1968, Sir Daouda Diawara, Premier ministre de Gambie rend en Mauritanie la visite officielle effectuée par le Président à Bathurst du 3 au 6 Mars 1967 – le Président omet William Tubman, le président libérien, qu’il a en estime depuis les rencontres du groupe dit de Monrovia, et qui a visité officiellement la Mauritanie du 1er au 7 Mars 1969
[15] - succédant, en cours de législature, le 14 Novembre 1968 à Cheikh Saad Bouh Kane, et réélu pour la léguslature suivante du 14 d’Août 1971 aux élections d’Octobre1975 – il est également président de la commission régionale de la IVème Région, dès sa mise en place, le 10 Décembre 1968

[16] - d’une très grande originalité de conception et répondant à d’évidentes nécessités autant sociales qu’économiques, la SONIMEX a reçu le monopole d’importation du thé vert, des sucres, des guinées, des percales et du riz, par décret du 23 Juillet 1966 – le Chef de l’Etat en avait, personnellement, présidé le démarrage en séance de travail, le 17 Octobre 1966

[17] - j’atterris à Nouadhibou (le DC 6) puis à Nouakchott (un DC 3), à l’aube du 16 Février 1965 : le sommet fondaterur de l’O.C.A.M. vient se se tenir, un mois auparavant le Parti du Peuple a été constitutionnalisé et dans le seul semestre, il y aura les élections parlementaires sur liste unique, la sortie de l’O.C.A.M. trop organisée par les Français et la reconnaissance de la Chine populaire (j’en aurai par hasard rencontré les premiers émissaires venant à Nouakchott pour les ultimes arrangements). Un an plus tard, ce sont les « événements » de Janvier-Février 1996 que je peux suivre de la jeune Ecole nationale d’administration – le premier atterrissage d’un quadri-réacteur à Nouakchott est celui d’un DC 8 le 4 Janvier 1971

[18] - Moktar Ould Daddah a présidé l’organisation panafricaine du 23 Juin 1971 au 15 Juin 1972

[19] - à Paris du 6 au 19 juin 1961, l’entretien décisif avec le Premier ministre français, Michel Debré, a lieu le 16

[20] - Cheikhna Ould Mohamed Laghdaf est, au moment de ces négociations, le ministre de la Justice. Il sera hostile en 1964-1965 à la constitutionnalisation du Parti, puis représentant le patronat mauritanien, au B.P.N. en 1978, il sera le ministre des Affaires étrangères des putschistes, puis en 2001 lancera une campagne de pétitions pour le retour d’exil du Président – l’évocation de cet incident et d’autres ne figurent pas dans les mémoires du Président (op. cit.. pp. 237-238)., mais me seront développés par le Président, au début de son exil, pendant une semaine de travail avec lui qu’il m’accorde à son lieu de convalescence à Toulon, en Décembre 1979

[21] - du 23 au 26 Mai 1962 – le Président en rend compte dans ses mémoires (op. cit. pp. 250 à 254) 

[22] - La Mauritanie contre vents et marées, op. cit. pp. 185-186

[23] - du 3 au 5 Février 1971, Georges Pompidou commence par la Mauritanie son premier voyage officiel en Afrique, le poursuivant au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Cameroun et au Gabon

[24] - alors qu’à sa descente d’avion, le président français souligne que la Mauritanie « a voulu donner une grande place à la langue et à la culture française », Moktar Ould Daddah montre, lors de l’échange des toasts « l'immense rayonnement de cette culture et de cette langue arabes dans toute l'Afrique occidentale malgré les vicissitudes qu'elles ont pu subir, rayonnement qui s'est largement accompli et s'accomplit toujours à partir de notre pays » - Georges Pompidou conclut alors que « l'engagement contracté par les Mauritaniens et les Français avant même l'indépendance de votre pays, a été tenu : celui de donner au sentiment national dont vous étiez le prophète et le héros la possibilité de s'exprimer et de s'épanouir dans un cadre moderne sans lequel la souveraineté courait le risque d'être illusoire (...) Le monde s'est maintenant incliné devant les réalités de la nation mauritanienne et de l'Etat mauritanien » - le Président en rend compte dans ses mémoires (op. cit. pp. 535 à 538) – c’est le congrès des 1er.7 Juillet 1971 qui fait de « l’arabe l’unique langue officielle », « loption pour le bilinguisme décidée à Aïoun-el-Atrouss n’ayant qu’un caractère transitoire et le français devenant à terme simple instrument de travail « en tant que de besoin »

[25] - André Blanchet, brillant journaliste indépendant, chroniqueur au Monde, resté très proche du Président pendant son exil français

[26] - une passe d’armes avait été encore plus vive, mais en tête-à-tête, quand le Président s’entretenant, à l’Elysée, le 1er Septembre 1969 avec son homologue français, Georges Pompidou désormais, se scandalise de la dévaluation du franc CFA non concertée avec les Etats l’ayant pour monnaie – il annote ainsi la chronologie que je lui ai composée : « J’ai protesté énergiquement contre le fait d’avoir appris par la radio, en arrivant en France, la dévaluation alors que mon pays est dans la zone franc. Justification embarrassée du président français évoquant la nécessité du secret absolu pour éviter les tractations et la fuite des capitaux. Je n’ai pu m’empêcher de lui répondre que j’étais choqué par cette réponse, non seulement moi-même, mais pour tous nos collègues africains de la zone franc. Au lieu d’une justification, c’était plutôt une insulte pour nous : bien que Chefs d’Etat, - Etats pauvres mais Etats tout de même – nous n’étions donc pas capables de garder un secret ! - Mon interlocuteur, de plus en plus gêné, précise que ses réserves concernaient uniquement les intermédiaires aussi bien français qu’africains, ajoute-t-il. L’atmosphère était plutôt tendue et le président français paraissait très surpris de ma réaction pourtant légitime et logiquement prévisible. Inconsciemment peut-être nous ne sommes pas des partenaires à part entière ! le paternalisme remplace sournoisement le colonialisme ! »

[27] - ces deux textes, avalisés par le Président, pourront être donnés au lecteur ultérieurement

[28] - mise au point radiodiffusée le 24 Juillet au sujet de prétendues négociations avec le Maroc, puis échange de lettres 19 Juin.2 Juillet 1962 à la suite d’un entretien dont rend compte Senghor : pourparlers secrets, accord de caractère fédéral ou confédéral, Moktar Ould Daddah traité en chef d’Etat, respect des accords avec la France, à quoi le Président répond que « ce qui doit être reconnu publiquement, c’est l’indépendance et la souveraineté de l’Etat mauritaninen. Ensuite, mais ensuite seulement, nous sommes disposés à négocier des accords appelés à régir dans les domaines d’intérêt commun, les rapports de la Mauritanie et du Maroc, au même titre que nous avons conclu des accords avec la France ou les Etats de l’Union africaine et malgache. » 

[29] - « ancien et très cher collaborateur » (ouverture des mémoires du Président), Abel Campourcy, administrateur de la France d’Outre-mer, exerce divers commandements en Mauritanie à partir de 1947 à Sélibaby – il est le premier secrétaire général du conseil de gouvernement puis des ministres en 1957-1960, et demeure, auprès du Président, bureau au rez-de-chaussée au fond à droite, conseiller discret mais au fait de tout – au lendemain du putsch, il déclare ne plus pouvoir servir et rentre en France

[30] - président de la République fédérale du Cameroun du 5 Mai 1960 au 4 Novembre 1982 où il démissionne pour raisons de santé et s’exile au Sénégal ; il a été le premier chef d’Etat étranger à venir en visite officielle à Nouakchott : 7 au 9 Mars 1963

[31] - président de la Réublique du Niger depuis le 9 Novembre 1960 et déposé par un putsch, le 15 Avril 1974

[32] - Union monétaire ouest-africaine fondée le 12 Mai 1962 entre Sénégal, Mauritanie, Côte d’Ivoire, Niger, Dahomey et Haute-Volta, élargie au Togo le 27 Novembre 1963 – l’organisation fondée, sous le même nom, le 11 Janvier 1994, fonctionne selon des principes différents et la Mauritanie n’en fait pas partie

[33] - Organisation commune africaine et malgache, fondée le 15 Février 1965 à Nouakchott, en remplacement de l’Union africaine et malgache de coopérarion économique – la Mauritanie s’en retire le 23 Juin 1965 – elle est dissoute le 25 Mars 1985

[34] - Léon M’Ba ? président de la République le 17 Février 1961 à la suitede l’indépendance, jusqu’à sa mort, le  28 Novembre 1967 – ou bien Bernard-Albert Bongo ? qui lui succède et se convertit à l’Islam en 1973 - Omar est constamment réélu jusqu’à sa mort, le 8 Juin 2009 – et voir perpétuer son système par l’élection contestée de son fils, Ali, le 30 Août

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