samedi 2 août 2008

30 ans après le putsch de 1978 - Mustapha Ould Mohamed Saleck parle

publié par Le Calame (Nouakchott) les 8 . 15 et 22 Juillet 2008





10 Juillet
30ème anniversaire du coup

Mustapha Ould Mohamed Saleck
parle à Ould Kaïge,


Avertissement : depuis le retour d’exil du président Moktar Ould Daddah, Ould Kaïge a voulu savoir les circonstances et les raisons de sa chute. Il a interrogé les collaborateurs du père-fondateur mais aussi les pustchistes. Entendre les raisons de chacun n’est pas les partager,
mais mieux voir et comprendre.

Ould Kaïge n’a la responsabilité que des questions.

L’entretien a eu lieu, il y a deux ans, le dimanche 23 Avril 2006.




questions et dires de Bertrand Fessard de Foucault
dires de Mustapha Ould Mohamed Saleck

I – Ambiance et évolution des choses : une explication ?
II –Un putsch ou le changement ? Qu’est-ce que la légitimité ?
III – Les impasses


I

Ambiance et évolution des choses




Le 10 Juillet 1978, quand l’armée renverse le président Moktar Ould Daddah, vous êtes le chef de l’’état-major national, pour la troisième fois, et vous devenez le premier président des Comités militaires que le pays a connu jusqu’en 1992. Moktar Ould Daddah vous a connu instituteur et vous a fait faire les plus hautes études militaires – elles se faisaient toujours en France à l’époque – et vous avez été son premier aide-de-camp mauritanien. Vous avez été un temps gouverneur de région.

Je remplissais mes missions avec d’autant plus de cœur que j’y croyais, que je croyais à cette Mauritanie, dans ces circonstances tout à fait particulières. J’avais également l’appréciation, en tous cas les égards de la part de tout le monde, aussi bien du secrétariat général à la Défense. Jamais désignation ou initiative n’a été jugée plus juste qu’un garçon comme Mohamed Ould Cheikh : réaliste sur tous les plans. Pas du tout prétentieux en tant que personne, pas du tout prétentieux sur le plan technique. Mohamed Ould Cheikh était un garçon de poigne et quand il est quelque part, dans un gouvernement, on sent qu’il y a Mohamed Ould Cheikh, on sent qu’il y a une personne, qu’on pouvait convaincre, avec laquelle on discutait. Excellent collaborateur, vraiment tout désigné : c’est un chef, incontestablement. Un homme d’Etat. C’est pourquoi les gens ne l’ont pas toujours apprécié tel qu’il est parce qu’ils ont toujours voulu créer entre lui et Moktar une certaine mésentente. A laquelle, d’ailleurs, il se refusait, parce que – lui – il a le verbe franc. Quand il est devant Moktar, il lui dit les quatre vérités.

Une armée, ou pas ?

Nous nous sommes rencontrés, lors du Conseil national à Tidjikja, en Mars 1970. On commence d’envisager l’intégration de l’armée au Parti. Est-ce un problème pour vous ?

M. Sall Abdoul Aziz, à l’époque directeur de cabinet du Président, peut le confirmer. Je lui dis : j’ai l’impression que je piétine, je tourne sur place. Il y a des procédures. Ou bien nous voulons faire une armée, engager cette armée à un certain niveau. Si ce n’est pas le cas, moi je pense que j’ai encore un minimum de vigueur, confiez-moi de grâce quelque chose qui me permette d’être utile au pays et ne me demnadez pas de former des soldats qui ne font plus que manger et boire. Pendant très longtemps avec gentillesse, il m’a écouté. Vous êtes très fatigué, on va vous envoyer à Las Palmas, il y a des hôtels, passer un mois à l’étranger. – Je ne suis pas du tout fatigué … il me faut régler cette affaire, il me faut un équipement, il me faut une armée. Qui soit digne de ce nom, quelque chose d’abouti. Cela ne m’intéresse pas de faire de la politique. A ce moment-là, naturellement, on traversait toutes ces phases de vouloir intégrer l’armée au Parti. Le ministre du Parti, où chacun à son salon et où l’on compte les officiers qui sont là. Je me suis interdit ces choses-là, les militaires politiques, les politiques militaires… en tant que militaires, nous ne sommes pas faits pour faire de la politique. Ce qui m’intéresse c’est que ce pays-là reste sain et sauf. Et qu’il ait un outil militaire qui se développe, qui ait du matériel et qui suive l’évolution des matériels, que tous ces pays inventent… Rester en continuité avec ma conscience et en continuité avec ma formation.

Naturellement, j’ai préparé le dossier, dans un domaine, dans une ambiance, dans un monde auquel je n’appartenais pas du tout, où les gens s’achetaient des officiers pour avoir le plus grand groupe. En tout cas personnellement, moi, je n’y a pas participé. Nous avons fait Tidjikja, j’ai amené le dossier, il était prêt, il comportait tous les éléments pour la décision. A notre retour, une semaine, deux semaines, je suis revenu à la charge. Moktar a été suffisamment gentil quand même pour me recevoir, il m’a dit : nous ne sommes pas un pays en guerre, et notre vocation n’est pas la guerre. Nous n’avons donc pas à nous armer. Nous ne le pouvons pas. Nous avons autre chose de plus urgent que les armes ou que l’équipement militaire. Nous avons besoin d’une présence … d’une grande police… noble, grande qui puisse parer aux petites éventualités. Nous n’avons aucune vocation à agresser personne et personne ne viendra… J’ai répliqué : je ne suis pas de cet avis. Nous avons des mines, nous avons du poisson, nous avons certainement du pétrole qui va apparaître par on ne sait qui, et les gens aujourd’hui ont tous des intérêts économiques… qui attireront certainement des convoitises de tous côtés. Et nous ne pourrons pas affronter ces situations. Moi, en tous cas, je ne peux pas affronter cette situation. Faites les choix que vous voulez, moi, je veux bien gérer peut-être des citoyens, les aider sur le terrain, mais pas cette expectative dans laquelle vous nous conservez… j’ai insisté plusieurs semaines, plusieurs mois, et en définitive, ils m’ont affecté dans l’administration régionale.

D’abord à Néma, adjoint à l’un des gouverneurs, puis je suis allé à Atar comme gouverneur, aussitôt après quelques mois ramené à Néma comme gouverneur, etc… je me suis exercé dans ce domaine de l’administration. Qui n’était d’ailleurs pas moins fatiguant, au contraire où j’ai eu à apporter certaines choses, au point que le Président a exigé que les gouverneurs soient présents à toutes les réunions du Bureau politique. Nous étions convoqués à toutes les réunions à participer à l’avenir du pays sans avoir à renier de mon côté le terrain.

Jusqu’au jour où de Néma, j’ai eu un problème avec les politiciens du Parti. Raison m’a été donnée quand même à au point que j’ai été chargé, pendant la dernière année que je suis resté, à avoir le chapeau du parti, et celui de Wali, du gouverneur. De Néma, j’ai rejoint Aleg. Où très tôt, nous avons eu ce problème de Boghé et nous avons presque failli venir aux armes avec les gens du Sénégal. Réunions avec le gouverneur du Fleuve et les préfets de Rosso, Kaédi. Du côté du Sénégal, il n’y avait qu’un seul représentant, un colonel très en cour. Bras de fer dans des conditions particulières, quand pendant deux jours, il nous a tenu tête… j’ai demandé à ce que nous restions seuls entre militaires et je lui ai dit : colonel, si vous êtes venus dans cette intention, qu’à cela ne tienne, faisons tout de suite le procès-verbal suivant et nous rentrons chacun dans son pays … nous n’avons plus rien à ajouter. Evidemment, cela a fait impression et l’officier a été suffisamment intelligent pour revenir sur tout ce qu’il avait avancé et terminer le travail assez correctement. Je suis rentré aussitôt à Nouakchott, et, au ministre d’Etat, chargé de l’Intérieur, à l’époque Ahmed Ould Mohamed Salah, j’ai dit : vous avez les résultats, le Sénégal est là, mais l’affaire va éclater sur la frontière du Sahara. Nous allons l’avoir dans très peu de temps … avec le Sénégal, nous n’avons aucun conflit, aucun contentieux que nous avons pu discuter. Le Sénégal est mû par un certain mouvement, par une certaine action, un certain conseil…et derrière il y a quelque chose qui se prépare. Méfiez-vous, cela va éclater. Vous verrez… Je suis parti, l’affaire a éclaté pas plus de quatre jours après mon retour à Aleg.

L’attaque surprise du Polisario sur Nouakchott

Et cette histoire-là, dès qu’elle a éclaté, on n’a pas trouvé mieux de m’affecter de la circonscription d’Aleg à la direction de la Sonimex, parce que c’était une société qui s’en allait à la dérive et qui tombait en faillite. Et je me retrouve donc directeur général de la Sonimex, il ne devait rester qu’une comptabilité mal fichue et des stocks pratiquement dévastés. Je n’étais pas prêt à faire çà, mais je n’ai pas perdu mon temps, je ne suis resté d’ailleurs que quelques mois. A peine le temps… c’était déjà en 1976… comme par hasard, nous nous trouvons à Nouakchott. Donc, un beau matin, tombent les obus du Polisario, à côté de la Présidence … je venais de rentrer à la Sonimex, je n’étais qu’un civil, et naturellement quand sont tombés les obus, je me suis dépêché à rentrer chez moi, j’avais mes affaires militaires, un petit équipement pour pouvoir m’habiller rapidement, s’il le fallait. Et je me suis dirigé au ministère de la Défense. J’ai trouvé les gens… jusqu’au moment où le ministre a accepté de me recevoir, il voulait me voir d’ailleurs, en me disant : qu’est-ce que vous faites là ? – Je crois que c’est le ministère de la Défense et je ne suis pas encore étranger, je voudrais bien savoir à quoi je peux être utile. Je ne peux pas rester dans cette situation, les bras croisés. – Votre place n’est pas là. Rejoignez l’état-major. Qu’à cela ne tienne, c’est tout ce que j’attendais. Je suis parti voir mes collègues à l’état-major. Je suis entré… je les ai trouvés un peu … le premier qui m’a… c’était l’adjoint, à l’époque c’était Maaouya Ould Taya. Qu’est-ce qu’il se passe ? qu’est-ce que vous faites ? rien. Où est le chef ? A l’époque, c’étaut Hamoud Ould Naji. Il est en train de dormir sur un petit lit. Qu’est-ce que vous avez fait ? rien. Nous n’avons rien fait jusqu’ici. Il y a une unité de la garde qui est sortie du côté de… Dans combien de temps, pouvez-vous faire rassembler vos hommes, voilà ce qu’on pourrait faire ensemble, qu’y a-t-il comme officiers présents ? Il m’a dit : d’accord. Je n’avais pas mis les pieds là-bas depuis trois ans, mais je me suis rendu aussitôt près de M. Gallouedec. J’ai besoin de votre avion. Nous avons fait le tour de l’ensemble de Nouakchott, vu la petite unité de la garde qui était alignée dans la sebkha, avec Djeïda. Nous sommes allés plus loin, jusques là où se trouvait le PC du Polisario et nous avons constaté qu’effectivement il y avait une petite présence, une petite activité de ce côté-là. Je suis rentré donc avec la fin du rassemblement de mes collègues. Ecoutez, nous sommes là, vous ne pouvez pas vaquer à vos activités alors que le pays vient d’être attaqué. Nous ne savons pas ce qui peut recommencer. Avant la nuit, il faut nécessairement qu’une ceinture de protection soit installée autour de Nouakchott. Et avant dix-sept heures, tous sont partis pour se poster.

Et tout cela, uniquement par votre autorité morale, sans commandement effectif, légal !

Ni légal, ni quoi que ce soit. Naturellement, je ne reste pas derrière les gens qui exécutent. Sur le terrain, du côté de l’armée, il y avait deux ou trois officiers, un artilleur, un commandant de groupement assemblé à partir du disponible des effectifs, la gendarmerie, son chef, ils étaient également sortis. Les gens étaient à leur commandement. Ils n’avaient aucune raison de démissionner. Et moi… je ne me suis même pas mis en tenue, je suis resté en civil comme je l’étais avec mes archives et mes documents de Sonimex et pas plus.

Et vous aviez gardé une arme de service ?

Même pas … mais l’armée était là, il n’y avait pas de problème. Je suis resté deux ou trois semaines, le temps de faire évoluer l’affaire et je me retrouve un soir, convoqué à la présidence de la République.

Evidemment, les événements du Polisario se précipitaient. Bloqués à Nouakchott, ils se sont retournés aussitôt sur Atar, Zouératte et toute cette période-là. Et les petites escarmouches contre le train s’accentuaient très fort : ils avaient dû descendre un effectif très important. Nous avons pu faire déclencher l’intervention des Jaguar : ah ! des frappes très fortes, sans lesquelles nous ne les aurions pas freinés. Parce qu’ils étaient entrés très profondément.

Donc, vous voyez le Président à ce moment-là.

Oui, oui. C’est sur sa convocation que nous sommes venus. Moi-même avec un certain nombre d’officiers. Il faut se concentrer et voir ce qu’il se passe. Nous sommes allés rejoindre Atar le lendemain où il y avait des bagarres permanentes, loin sur tout le Dhar, des attaques sur Chinguetti, sur Ouadane, même à proximité d’Atar. Les gens criaient un peu partout, en disant : vous acceptez le Polisario… le commandement de la région d’Atar était confié à Haïdalla… Haïdalla, les gens… les civils, le taxaient d’avoir une antenne… d’être en termes… on le taxait de n’importe quoi…

… par sa parenté de naissance

Me voici de nouveau chef d’état-major. Cela a été au début difficile, mais après cela s’est très bien passé, parce que, d’abord, j’ai été obligé de modifier le dispositif : il y avait une situation très dure à gérer.


La responsabilité du changement


Mais il se développait tout un autre esprit que je ne cherchais pas à connaître, aussi bien à l’occasion des événements de 1966, qu’à l’occasion de toutes les manifestations qui ont failli nous amener à de véritables catastrophes.… Ainsi, à l’occasion des réformes de l’enseignement à partir de 1965-1966. Elles étaient très contestées entre ceux qui prônaient l’arabisation et le choix par les Négro-Africains d’un enseignement francophone : un méli-mélo inextricable. Face à cette situation, certains officiers, beaucoup, et chaque fois, sont intervenus ou sont venus près de moi manifester, ou bien, en tout cas, essayaient de se dévoiler en disant que cette situation n’était pas supportable, qu’il fallait chercher des solutions rapides et adaptées… qu’il fallait ceci ou cela… je ne leur ai jamais prêté l’oreille, naturellement, à cela car j’ai toujours considéré que la solution doit venir du gouvernement civil en place.

On vous a prêté des velléités, comme vous le savez, dès 1966… en liaison, avec Mohamed Cheikh. On vous a fait porter beaucoup de péchés.

Cette histoire de Mohamed Ould Cheikh m’étonne beaucoup et je me demande en réalité quelle a été l’origine de cette rumeur.

Quant aux événements de 1966, je me demande ce que serait devenue la Mauritanie si je n’avais pas été là à ce moment précis. Pendant plusieurs semaines il n y avait plus de pouvoir gouvernemental. Pourtant, suite à notre intervention, les choses sont rentrées dans l’ordre.

Par la suite effectivement, beaucoup a été rapporté sur ce qui aurait été mes intentions. En Mauritanie, si on se base ou si l’on prête l’oreille à ce que les gens sont capables de dire. On se perdrait complètement. Tant mieux, si cette histoire a pu alimenter ou occuper l’imagination de certains pendant quelques temps.

De toute façon, il y avait des gens qui ne pouvaient pas se tromper autant, ce sont les officiers français qui ont travaillé avec nous jusqu’à la dernière minute. Ils savaient parfaitement ce que chacun voulait et ce vers quoi on s’orientait. Mais je ne vivais pas dans cette ambiance-là… je n’ai jamais rien dit à personne et je ne me suis jamais non plus… et je ne le ferai jamais de ma vie… vanté d’avoir fait ceci ou cela. Je ne voulais rien d’autre que servir mon pays. Rien d’autre, l’essentiel pour moi, c’est que – sur le terrain – les résultats soient là. Il n’y a donc pas du tout de publicité à faire autour d’une quelque vocation ou ambition personnelle, quelles qu’elles soient. Jamais… jusqu’à présent d’ailleurs, je n’ai accepté d’approcher la presse de près ou de loin pour parler de ces choses là.

Qu’est-ce donc qui vous a amené à prendre une telle responsabilité ?

Le président Moktar, moi je l’ai bien connu… je sais une chose. C’est qu’il a toujours agi en pensant à l’intérêt de ce pays. Mais les choses ne sont pas allées dans le bon sens.

Pour le changement, on peut évoquer toutes les raisons que l’on veut. D’ailleurs beaucoup de bruits avaient couru à ce sujet. Des ministres de Moktar, dont certains amis à moi, auraient déclaré, à la suite de visites qu’ils m’avaiet faites, ou après des voyages que j’ai accomplis avec eux, en tant que Gouverneur de région…. travaillant sur le terrain, sur des choses concrètes… eh bien ! cet homme-là va prendre le pouvoir. Cet homme là a un goût personnel du pouvoir. Certains d’entre eux ont ainsi parlé de moi au président Moktar, se fondant sur ma manière d’agir, d’expliquer l’évolution des événements. Mais, rien de tout cela n’était vrai. D’ailleurs, dans les cercles du pouvoir, et le Président lui-même personne n’avait quelque chose à me reprocher. A preuve, d’ailleurs, j’ai été nommé une troisième fois chef d’état-majaor national, c’était en Février 1978.

Je n’ai rien à faire du pouvoir. Par contre, j’ai des vérités devant moi, devant le pays, et ma confiance en Moktar, et mon désir de le voir sortir le pays de cette impasse… ma tristesse de le voir partir sur de mauvais choix, de ne pas dire à ses ministres : Non ! Stop ! çà ne va pas, dans tel et tel domaine, votre façon de faire ne correspond pas à ce qu’il faut pour la Mauritanie. Il ne faut pas obligatoirement partir sur la volonté, ou suivre pas à pas, ou essayer de faire plaisir au Président ou aux ministres en leur disant que ce qu’ils font, est bien, alors que – en réalité – on est parfaitement conscient que çà ne l’est pas.

En réalité, les raisons profondes du changement opéré résident dans le fait que la machine étatique s’était arrêtée depuis que la guerre avait été déclarée ; que les efforts et le courage humains n’étaient plus suffisants à eux seuls pour poursuivre la guerre ; que le pays commençait à se dépeupler en direction de l’Algérie (appels du Polisario) ou vers le Sud (Sénégal, Mali,…) ; que la SNIM, seule source de financement, n’avait plus de carburant pour les forces armées et les troupes combattantes ; même si les forces armées s’étaient battues jusqu’au dernier homme… comme il leut fut demandé et comme elles y étaient prêtes. Les mécontentements étaient grandissants et à tous les niveaux.

Je ne suis pas arrivé à me faire entendre. A la fin… j’avais peur pour la vie de Moktar. J’ai entendu dire… ce sont les officiers qui veulent prendre le pouvoir. Ce n’est pas vrai, c’est une erreur, il n’y a pas d’officiers qui ont voulu prendre le pouvoir … il y en avait qui en éprouvaient l’envie, mais ils savaient que, moi, j’étais là et que j’étais – si vous voulez – le passage obligé. Ils ne pouvaient pas entreprendre, dans cette armée que j’avais constituée à partir de zéro, que j’ai formée… qui est là… ils ne pouvait pas entreprendre la moindre action pour changer quoi que ce soit tant que je n’ai pas accepté de le faire. Mais il a fallu attendre et écouter tout le monde. Dans certains milieux, loin de l’institution militaire, la grogne devenait perceptible. Cela pouvait aller très loin. Certains promettaient de commettre l’irréparable…faire disparaître Moktar à la première occasion.

Cela, je ne l’aurais jamais accepté de ma vie.

L’ancien directeur de la SNIM me disait : il faut trouver une formule politique pour sortir de cette crise. Je veux bien mais la guerre était là, les combattants courageux mais de plus en plus démunis. Les dégâts devenaient importants et la solution politique n’arrivait pas. Personne ne refuse le combat, personne ne refuse le sacrifice, mais il fallait un minimum de moyens pour pouvoir faire la guerre.


Et on ne les avait pas… on ne les avait pas, au départ ?

… ni à l’arrivée. On n’avait absolument rien du tout. Le pire, c’est qu’un certain nombre de ministres de cette époque – à ce que l’on dit, ce n’est pas mon domaine et je n’ai pas de vérification à faire – sont partis et ils ont eu, semble-t-il, des aides très importantes de l’extérieur, dont les forces armées, dont le pays avaient grandement besoin. Personne n’a jamais su ce que ces aides étaient devenues. C’était là aussi l’une des facettes dramatiques de cette guerre.

Je me suis retrouvé avec des troupes dans cette situation-là, des hommes sur le terrain : je veux bien qu’on fasse ce que l’on peut faire, mais le matériel que nous utilisons, les véhicules, tout avait besoin de carburant. Que me proposait-on ? Réquisitionnez les stocks de la SNIM. Je signais des réquisitions chaque fois, mais au bout de quelques temps, il n’y avait plus de quoi faire fonctionner les trains ni la société. Nous, qui avions besoin d’une liaison en permanence de Nouakchott jusqu’à la frontière, et surtout vers la partie du Sahara que nous supervisions, nous ne pouvions nous permettre d’épuiser par réquisition les stocks de la SNIM. Surtout que la société ne se voyait pas payer une seule facture. Le directeur était là et fasait ce qu’il pouvait… je l’avais souvent dans mon bureau.

Les troupes étaient dans la misère. La plupart d’entre elles étaient sur le front, isolées, immobilisées depuis des mois. Les combattants étaient là sans voir leur famille, ni pouvoir leur donner quoi que ce soit. C’était vraiment une situation invivable : je n’ai jamais voulu exagérer les choses, mais, ceux comme moi, qui ont vécu les choses de l’intérieur, sur le terrain, savaient que les résultats étaient là.

Et au moment où se fait l’accord de Madrid et le partage, vous n’avez pas d’opinion ? il y avait une contradiction : on avait soutenu l’autodétermination du Sahara en pensant que ces Sahariens, étant Mauritaniens, vous viendraient, puis ensuite on partage pour un petit morceau, une exploitation commune.

Cela va survenir complètement en dehors de l’institution militaire.. Jamais, je n’ai été associé ni de près ni de loin, à cette négociation là. Ce sont pratiquement tous des civils qui sont allés mener cela. Et nous, en tout cas, sur le plan militaire, nous n’avons jamais été associés à ces questions d’accord tripartite, à ce qui se discutait avec le Maroc, l’Algérie, etc…

Pourtant, je ne me suis pas limité à cela. Après des contacts personnels avec Moktar, j’ai essayé d’expliquer… je n’ai jamais réclamé autre chose que des moyens, jamais voulu autre chose ou alors – à défaut de moyens – de quoi faire arrêter, par une décision politique, diplomatique, le carnage qui était en cours.

Et cette décision politique, vous l’aviez dans la tête ? vous la proposiez ?

… avant le changement ? Non ! Moi, je ne sais pas me mêler de ce qui ne me regarde pas…enfin, de ce qui ne me regarde pas directement, je me limite à mes propres responsabilités. J’évitais surtout que l’on puisse supposer que j’étais en train de chercher à faire arrêter la guerre parce que je ne voulais pas combattre. Je suis allé, dans des conditions vraiment incroyables, de nuit comme de jour, sans répit, pour justement arrêter tout ce qui pouvait l’être… limiter les dégâts… Non seulement, après m’avoir envoyé dans le nord, on m’a ramené à Nouakchott, mais avant de me ramener d’Atar à Nouakchott, on nous a rattaché tout ce qui était proche d’Atar et de ses environs : Choum, toute cette partie de la voie ferrée et les unités qui s’y trouvaient parce qu’on s’est aperçu qu’avec moi, les moyens seraient bien utilisés et contribueraient à l’effort de guerre… il y a des témoins, tout ce monde qui assistait à cela… il faut parler de cette période-là avec la mission française, les Jaguar…aucun problème.

Mieux, quand on est revenu à Nouakchott, après les différentes réunions avec le Maroc au sujet des Comités de défense, l’utilisation des troupes marocaines,… dont d’ailleurs je n’ai jamais voulu, j’ai plaidé pour une meilleure utilisation, encore plus à fond. J’escomptais – et je l’ai dit devant le Roi et le président Moktar –que les unités marocaines qui sont là, deviennent des unités mauritaniennes. Je m’attendais à pouvoir les utiliser de la même façon que les autres. J’ai donc précisé que si ces unités doivent avoir une utilisation particulière, et n’obeir qu’à une hiérarchie donnée, moi – je n’en ai pas besoin. Vous les retirez immédiatement chez vous, et vous les gardez. Parce que je ne voulais pas du tout que la souveraineté de la Mauritanie soit entachée de quoi que ce soit et qu’une partie, quelle qu’elle soit, puisse, à travers la présence de ses unités, prétendre au commandement chez nous.

Je suis allé voir le Président. Il faut quand même que vous entendiez les officiers, que vous les voyiez, que vous voyiez un peu dans quelle mentalité ils se trouvent, il m’a dit : bon ! je vais tenir une réunion avec les officiers du front et les commandants de région pour faire le point de ce qui se passe. On tient la réunion, on commence à discuter. Les officiers, la majeure partie des officiers et surtout un certain nombre d’anciens viennent carrément avec des idées, pour le moins particulières, avec un discours différent de celui qu’ils me tenaient… en disant que … ils ne se plaignent de rien. Il est sorti de cette réunion que la seule revendication était la décentralisation des moyens financiers.

En réalité, qu’est-ce qu’on a fait ? tout ce qui était destiné aux régions était confiné entre les mains du commandant de région militaire, il le gérait comme il le voulait. Cela a abouti à toutes sortes d’abus qui ont marqué cette période et terni l’image de l’institution militaire. Ces actes sont indignes et particulièrement pendant cette période. Détournements et autres camouflages de disparitions d’armes et de stocks. Le Mauritanien a toujours eu une imagination fertile.

Pour terminer, nous sommes sortis de cette réunion, à laquelle étaient présents le Président et le Ministre de la Défense, avec un procès-verbal, certes, mais qui n’avait aucun sens. Ce pourquoi j’avais demandé et organisé cette réunion, n’vait pas été discuté.… pourtant tout le commandement des forces armées était là.

Cette réunion, c’est celle du 5 Juillet, ou quelque chose comme çà ? c’est très peu avant les événements, avant le putsch…

Le chef de l’Etat n’a pas dit autre chose que : écoutez, il n’y a qu’une seule solution, avec moyens ou sans moyen, nous nous battrons jusqu’au dernier homme. Cela, c’était la conclusion, il n’y avait pas autre chose. Nous nous battrons jusqu’au dernier homme, quelles que soient les conditions dans lesquelles on se trouvait. Voilà … en tout cas, pour moi, la conclusion fut : maintenant, il n’y a plus rien à faire. Pour qui était là, il n’y avait pas de mesures, en vue. Il n’y avait pas de renforcement des moyens parce que les ressources étaient complètement épuisées. Il fallait donc tenter le statu quo. Et … c’est dans ce contexte qu’est intervenue Le Changement.



II



Qu’est-ce que la légitimité ?




La réunion a été désastreuse ?

Absolument. Absolument. Absolument (voix de plus en plus basse)… mais d’un autre côté, elle a été édifiante pour moi… je savais désormais ce que je pouvais attendre des pouvoirs publics.

Alors que vous l’aviez pensée comme une solution de décision collective, et un peu un sauvetage ?

Je pensais plutôt que le Président avait des solutions de rechange … que cela l’amènerait lui-même, le ministre de la défense et l’ensemble des officiers à réfléchir sur ce que l’on pouvait faire pour sortir de cette situation. C’est-à-dire tel et tel moyen, ou s’entendre dire : écoûtez, tenez bon ! jusqu’à telle date, nous allons voir de quelle manière politiquement, diplomatiquement nous pourrons mettre fin à cette guerre .

Y avait-il une stratégie ? une doctrine et un dispositif de défense ? ou bien une stratégie de contre-attaque, même de suite. Et y avait-il une conduite politico-stratégique, à la fois civile et militaire, de la guerre ? une espèce de cabinet de guerre ou de comité de guerre ?

Il n’y avait rien, sur le plan national, de particulier à la Mauritanie. Entre le Maroc et nous, il y avait la Commission de défense, qui était présidée à tour de rôle par le Président ou le Roi. On y faisait le point de l’évolution de la situation sur le terrain. Il y avait débat sur l’utilisation des moyens du Maroc. Ou les unités marocaines étaient là, et elles étaient intégrées aux unités mauritaniennes, et elles devaient donc répondre aux ordres du commandement mauritanien. Sans autre forme de procès, il n’y avait pas de procédure. Le Maroc, ou le Roi, l’entendaient plus ou moins comme çà, mais naturellement le grand obstacle, c’était le commandement militaire marocain, et il y avait les troupes marocaines, sur le terrain à côté de nous, qui ne voulaient pas du tout être manipulées quotidiennement, recevoir nos ordres. Ils étaient bien enterrés. Ils préféraient que leurs unités soient utilisées comme des bouchons de défense, et non comme unités opérationnelles.

Le Polisario est un ennemi commun : leurs combattants ne visent pas seulement la Mauritanie, mais tout le monde, et comme par hasard quand il sont en territoire mauritanien, ils cherchaient à retrouver les points de défense des Marocains.

Nous, nous avions donc double tâche : défendre les unités marocaines telles qu’elles sont, là au point de bouchon, et aller au-devant du Polisario quand il se met en attaque. Les unités marocaines, finalement, devenaientt une charge pour nous, en tout cas une raison d’éparpillement des moyens, et nous ne profitions pas beaucoup de la présence des Marocains.

N’eût été la présence des Jaguar, de l’aviation qui est intervenue avec beaucoup d’énergie, qui a donné du souffle, qui a donné du courage aux unités mauritaniennes, nous aurions été très fatigués. Très très fatigués.

La décision


Alors, nous revenons à cet après-réunion…

Evidemment, les contacts continuaient, plutôt dans la clandestinité… je ne peux pas vous parler d’une véritable organisation. Ceux qui ont participé, vous diront qu’il s’agissait d’abord d’une préparation psychologique… qui n’a d’ailleurs pas dépassé le stade des contacts.

On dit même que le Président était au courant. Cela m’importait peu. J’arrivais à contenir les officiers qui s’impatientaient et personne ne pouvait soupçonner quoi que ce soit. Pendant ce temps-là, les attaques sur la voie ferrée se multipliaient…un certain nombre d’officiers, mais aussi des civils, étaient là derrière et poussaient. Ceux-là, je les connaissais tous. Il fallait avoir un regard sur tout le monde. Les civils d’ailleurs étaient beaucoup plus acharnés que les militaires.

Tout cet ensemble de mouvements ont fait que pratiquement, j’avais presque vidé Nouakchott, d’unités. Tous ces officiers se trouvaient en dehors – tous étaient sur les frontières. Ceux qui qui revenaient encore à la charge, c’étaient les civils. Je sais que beaucoup d’entre eux ont déclaré avoir été associés à ce qui se préparait. En réalité, il y avait une demi-dizaine de jeunes cadres, civils, qui étaient dans ce vent. Je n’en voyais qu’un ou deux , de temps à autre, mais tous voulaient précipiter les événements.

Il fallait faire cela, sinon je n’aurais pas su quand éclateraient les choses ni dans quelles conditions. Pratiquement, Nouakchott a été vidée de tous ceux qui pouvaient agir. Il n’y avait plus d’unités. Et finalement, ceux qui ont fini par exécuter l’intervention, l’arrestation du président Moktar… n’étaient pas du tout dans le coup. Ils ne faisaient pas partie de ceux qui étaient au courant.

Nous avions – simplement – une espèce de petit plan de défense à organiser, une veille au désordre pour qu’il n’y ait pas de fausse note… que rien ne bouge… une sécurité devait être assurée au-devant des portes des différentes formations militaires et autres endroits stratégiques.

Personne n’a su à quel instant, cela devait se déclencher … jusqu’au moment, où certains ont reçu la convocation d’être présents à Nouakchott. Voilà un peu comment c’est arrivé.

Ce qui fait que ce n’est que pas vous qui, finalement, avez pris l’initiative… qui avez contacté des officiers, de vous-même.

Tout le long et sur le plan militaire, rien ne s’est fait en dehors de mon initiative propre. Je n’ai jamais convoqué de réunion spéciale à ce sujet. Les officiers concernés pouvaient se voir entre eux en dehors de Nouakchott. Toutefois, au cours de leur passage à Nouakchott, ils profitaient du temps qui leur était réservé par le chef d’état major pour faire part de leurs idées sur le sujet.

Les seuls que j’avais convoqués finalement, ce sont les deux qui ont eu à superviser l’exécution et assurer la sécurité.


En assumant la responsabilité … pour que les choses se fassent techniquement le mieux, vous avez également assumé, parce que seul devant l’Histoire, une rupture de légitimité et un autre ordre des choses – ce qui n’était pas votre but premier.

J’estime très franchement que ce n’est pas une rupture de légitimité parce que celle-ci a cessé depuis que la conduite des affaires de l’Etat s’est arrêtée. La légitimité demeure, tant que l’acteur principal est à même de prendre les choses en mains et de les faire évoluer dans l’intérêt général. Or, à partir d’un certain moment, il était clair aussi bien au niveau du fonctionnement de l’administration, qu’au niveau du Bureau politique du Parti, que la paralysie était devenue totale. La majeure partie du peuple vivait mal cette situation et le faisait savoir.

Il n’y avait plus d’acteur qui fasse fonctionner… Déjà, en Février 1966, je m’étais trouvé avec une délégation des responsabilités du fonctionnement de l’Etat et de la sécurité du pays. Et j’ai passé un mois à régler toutes sortes de problèmes, même les litiges mineurs. Et le ministre de l’Intérieur a même déclaré : le pouvoir n’est plus entre nos mains, il a été confié à untel. Et il a fallu que, moi-même, de ma propre initiative, je décide que tel jour je devais organiser la tenue d’un meeting populaire auquel seront présents le Président et ses différents ministres etc… pour qu’ils prennent la parole…

C’est le meeting au ksar, le 14 ou le 15. Et vous dites qu’à une seconde occasion, vous vous êtes trouvé dans la même situation de responsabilité. Laquelle ?

A trois reprises, des événements graves ont éclaté à Zouerat et à Fdeirick. La première, devait être en Février 1965, on en a peu parlé. Il s’agissait de différends entre personnels de la mine. Les dégâts humains et matériels étaient importants. J’y ai été appelé de ma base d’Atar et pendant plusieurs semaines, nous avons essayé de contenir l’ensemble des problèmes et de favoriser la reprise du travail dans les meilleures conditions. Les problèmes se posaient entre la société et son personnel ; entre personnel étranger et personnel mauritanien ; entre société et syndicats… [1]
La deuxième fois, en 1967 ou en 1968, je ne me rappelle plus exactement, j’ai été mis à contribution alors que je me trouvais en mission à Nouadhibou. J’avais déconseillé l’envoi de renforts, persuadé que seul le dialogue était efficace [2].

En 1971, alors que j’étais Gouverneur à Atar, de nouveaux incidents ont encore éclaté à Zouerate [3]. J’ai du me rendre sur place, et Dieu merci, la situation a été rétablie à la satisfaction de tous et sans incidents majeurs.



Le scenario


Le Président a été au courant… vous l’avez vu dans son livre – le samedi midi ou le samedi une heure, que du coup vos projets se sont arrêtés, que Ahmedou Ould Abdallah qui devait être – peut-être – l’exécutant, ne l’a plus fait, que Jiddou l’a peut-être fait, et que le samedi-dimanche vous avez – semble-t-il – été perplexes. Et est-ce que le président Moktar aurait pu… avait un moyen de réagir et de vous neutraliser, sans en même temps paralyser l’armée. Comment ? si vous vous mettez dans les deux rôles…

Ce sont effectivement les personnes-mêmes que le Président a citées dans son livre qui étaient les plus impliquées autour de moi. Le colonel Ahmedou Ould Abdallah s’était effectivement porté malade… c’était lui qui devait exécuter… ou en tout cas son unité. Il n’a pas pu se lever : à l’époque il avait commencé à avoir des problèmes de santé, qui ont fini d’ailleurs par se compliquer : il a fallu qu’il aille se soigner à Dakar. Mais son unité a été celle qui a exécuté le plan conçu. Lui-même a pu être tenu au courant.

Mais je crois que le Président savait très bien qu’il n’avait pas de possibilités d’intervenir sinon de faire agir une ou deux personnes, peut-être des fidèles, … mais qui n’auraient pas osé sortir la tête à ce moment là.

J’étais pratiquement seul à l’état-major, j’étais en train de suivre les mouvements du Polisario sur la frontière, et le ministre de la Défense, accompagné d’un officier de gendarmerie, qui était de son voisinage, sont venus me voir dans la salle d’opérations… le samedi soir, parce qu’il y avait une réunion du Bureau politique. Le report s’est fait ce soir là car le colonel Ould Abdallah était indisponible. La nuit suivante, tout était en place et le ministre … tout seul, est revenu me voir dans la salle d’opérations. Et il n’y avait pas de Jiddou sur place – il était sur la voie ferrée, et il n’y avait pas Haidalla non plus… ce sont ceux-là qui étaient avancés comme étant si, vous voulez, les plus proches de moi

… ce sont ces trois-là qui ont compté comme les germinateurs.

Disons que ce sont ceux-là avec lesquels l’idée du changement a été conçue.

Est-ce que le président Moktar pouvait contre-carrer votre plan ?

Personnellement, je ne vois pas comment. A moins d’un retour à la raison et d’un engagement ferme d’apporter des solutions adéquates. Il ne pouvait pas le contrecarrer, parce qu’il n’y avait pas d’unités disponibles. A Nouakchott, la seule unité qu’il y avait, c’est la 6ème région qui était à l’époque commandée par Ahmedou. Lequel s’était déjà engagé. Franchement, à moins d’une intervention extérieure, préparée à l’avance, je ne vois pas ce que le Président pouvait faire.

Et alors votre scenario était plutôt de capturer le Bureau politique que de réveiller le Président dans son lit ?

C’est un peu cela … on voulait surtout éviter qu’il y ait une réaction… nous n’avions l’intention de capturer qui que ce soit, nous voulions surtout les prendre pour les amener dans leur maison, leur demander de rester tranquilles là où ils sont, et de ne rien tenter jusqu’à ce que la situation soit totalement sous contrôle. Evidemment, le Président serait également mis quelque part en sécurité mais, moi, je ne voulais pas du tout que çà prenne l’aspect d’une poursuite quelconque. Mes instructions dans ce sens étaient fermes. Malheureusement certains ministres ont été arrêtés le lendemain car j’ai reçu des informations sur certains agissements particuliers. Nous avons préféré cela pour ne pas envenimer la situation.


Vous étiez dans votre pensée, rétrospectivement, plus un chef nominal qu’un chef d’opération ? et les autres vous débordaient un peu, ou vous avez… vous dirigiez quand même l’ensemble ?

Je tenais surtout à conserver le contrôle d’une situation jusqu’à son exécution.. Et je n’ai jamais accepté qu’il y ait une initiative, ni une action quelconque, avant le moment. Mon souci était de faire que la seule responsabilité – s’il devait y en avoir – soit la mienne parce qu’on ne sait jamais… et surtout je craignais qu’il y ait une intervention extérieure que je ne pouvais pas totalement exclure. Je connaissais le roi du Maroc, et son esprit très éveillé. Sa rapidité d’instruction, d’intervention sont telles que … il n’était pas impossible de le voir faire des parachutages sur Nouakchott, ou dans les environs de Nouakchott, que moi j’avais pratiquement vidée de toutes les troupes mauritaniennes, je n’avais aucun élément d’intervention sur place, si ce n’est de petites unités pour assurer la sécurité de l’ensemble. Je ne pensais pas à une action nationale quelconque.

Par rapport aux autres officiers qui n’étaient pas associés dans la préparation, ils ont été mis au courant de l’idée et ils y ont adhérés. Pour ce qui est du déclenchement de l’opération, j’avais dit qu’aucun moment précis ne pouvait être arrêté ; discrétion oblige.

Et vous avez décidé presque du jour pour le lendemain ?

C’est exactement cela. Mais cela s’est fait conformément à nos prévisions.


Les conséquences

… évidemment dans l’immédiat, vous n’aviez ni une idée sur la question saharienne et le Polisario, ni non plus une idée du sort de Moktar, ni non plus une idée du scrutin. C’était trop proche…

Pour nous, il n y avait pas de mystère. La direction nationale que le pays se sera choisi devait examiner les deux options suivantes :
- soit la poursuite de la guerre et dans ce cas il faudrait y mettre les moyens qu’il faut…quitte à organiser une consultation sur la partie du territoire qui revenait à la Mauritanie.
- soit un arrêt négocié des combats.

Quant au Président Moktar, tout le monde ne lui voulait que du bien, en particulier celui que vous vous plaisez à appeler le ‘Putschiste’. J’avais dit que sa volonté serait respectée quant au rôle qu’il voudrait bien jouer dans la poursuite de la construction nationale. Lui, était suffisamment raisonnable pour savoir que la Mauritanie appartient à tous les Mauritaniens, censés dans leur majorité, savoir quoi en faire et lui réserver le meilleur des sorts.

L’évolution des choses ne s’est pas faite dans le sens que je voulais. J’ai préféré m’éclipser après plusieurs tentatives de conciliation plutôt que d’assumer l’inauguration d’un nouveau mode de querelles irresponsables autour du Pouvoir. J’aurai pu agir de la manière la plus forte mais cela ne correspondait pas à ma vision des choses. Le premier cap, celui de la stabilité, de l’absence de violences et de tiraillements internes, m’a paru plus convenable à la situation que vivait le pays.

Et maintenant que le temps a passé, quand vous faites le bilan et notamment de cette responsabilité énorme que vous avez prise de prendre acte de ce qu’il se passait en 1978 et d’opérer ce changement, qui a provoqué finalement plutôt des désastres. Parce que l’évolution vous a échappé et le pays – on sent pendant la période Haïdalla la pluie de complots et la tension de tout le monde, à commencer par lui, Haïdalla – et alors ensuite les souffrances de vos compatriotes, un certain avilissement des gens. Moi, je le sentais en 2001… on sentait presque des gens qui avaient honte d’être Mauritaniens dans ce régime, mais qui ne pouvait pas faire autrement. Donc, ils avaient un discours d’âme dans leur salon particulier, et ils étaient obligés de plier devant Maaouyia, et cela devenait infernal. Et tout çà a été une évolution qui vous a échappé à partir de Juillet 1978.

Il y a un peu de cela, je le reconnais. Mais le raccourci que vous faites tend à trop simplifier les choses, qui sont, en réalité, beaucoup plus complexes.

Trente ans après…

Les trente années qui ont suivi, sous les différents régimes militaires et civils, n’ont certes pas été des plus glorieuses et la Mauritanie y a connu malheureusement beaucoup d’agitations et d’instabilité inhérentes à l’incertitude et l’inexpérience des différents acteurs.

Mais je continue de penser que le coup d’Etat de 1978 a sorti la Mauritanie d’une période sanglante qui a engendré énormément de victimes.

… vous les estimez à combien ? à peu près, parce que cela n’a jamais été dit.

Malheureusement, je n’ai pas souvenir des statistiques de cette période. Je sais que les victimes sont très nombreuses. Je suis resté quelque temps sur le terrain, et j’ai quelquefois assisté à des carnages terribles.

Des hécatombes.

Absolument. Les attaques de Ouadane d’abord, de Chinguetty ensuite ont été très violentes. Des pertes importantes ont été enregistrées. J’y ai perdu beaucoup d’hommes ; surtout à Ouadane. Du côté du Polisario, aussi, les pertes ont été importantes.

… que vous n’avez jamais analysés comme des mercenaires ? vous les avez analysés comme des combattants.

Non ! qu’ils soient mercenaires ou combattants, ils n’ont jamais en tout cas essayé d’agir comme une armée organisée. C’était le fait de se lancer comme çà contre des troupes mauritaniennes qui, au passage, n’avaient même pas occupé la parcelle qui revenait au pays

Cela a été une présence très symbolique à Dakhla ?

Bien sûr, à Dakhla, il n’y avait pas tellement de présence militaire. C’était surtout un pouvoir civil qui s’est installé. Nous n’avons fait qu’assurer une certaine administration abandonnée. Le Polisario n’aurait jamais pu y accéder. Et les gens n’auraient jamais pu opérer, à partir de Dakhla, s’ils ne traversaient le territoire mauritanien. Il a fallu qu’on dise : ou bien vous trouvez un chemin par lequel vous passez vers le Maroc si vous voulez, en tout cas par le territoire mauritanien vous ne passerez pas. Nous n’avions comme tension avec eux que çà, parce que le reste n’est qu’un terrain vague où il n’y a pas grand chose.

Enfin, vous avez en tout cas, une énorme responsabilité devant l’Histoire…

… Je ne regrette pas du tout ce que j’ai fait et j’estime que la Mauritanie en est sortie réconfortée, tant sur le plan humain que sur celui des perspectives de développement. La base de tout cela est la paix.


Et psychologiquement, si le Président, une fois sa santé rétablie en France - parce qu’il était quand même… il est arrivé fatigué, et puis il y avait ces calculs rénaux, sa vie était en danger – était revenu, comme çà. Il prend l’avion avec son baluchon, son haouli, il arrive un matin comme çà, au début des années 1980, vous n’êtes plus au pouvoir d’ailleurs, quelle est la réaction du pouvoir militaire ? et quelle est la réaction des Mauritaniens ?

Je voyais très bien le président Moktar rentrer dans son pays en disant : écoutez, ma période, je l’ai faite. Je préfère garder ma grandeur et mon estime, si ces pouvoirs ont besoin de mes conseils, je suis là et je les mets à leur disposition. Et si non… en tout cas, je me mettrais à travailler… j’écrirais … par la presse, à travers certaines personnes en particulier. Moktar, sa personnalité, sa vocation religieuse, et logiquement sa maîtrise de soi par rapport à sa vie personnelle, loin de sursauts politiques lui auraient permis de s’installer plus rapidement en Mauritanie.

Cela aurait été fort utile...

Fort utile, absolument. S’il acceptait d’être le représentant, le porte parole de son pays auprès des institutions internationales, servir dans les médiations internationales. Il avait énormément de talents dans ce domaine et il aimait profondément la Mauritanie.


III

Les impasses




Vous êtes au pouvoir. Il y a des textes qui sont sortis très vite, il y a des communiqués et une composition du Comité, une Charte constitutionnelle. Comment sont venues ces idées-là ? et qui les a faites ? c’est vous ?

C’est en réunion de groupe que nous avons décidé de cette organisation, qui devait répondre à l’objectif fixé. Je n’étais pas venu pour m’éterniser au pouvoir. Mon intention était essentiellement, une fois la situation stabilisée, après le coup d’Etat, de remettre le pouvoir entre les mains des civils et de les placer devant leurs responsabilités. Pour ce faire, il m’a paru nécessaire de mettre en place une structure et un minimum de textes juridiques pouvant garantir l’organisation d’un scrutin, le plus rapidement possible, sans dissocier la partie civile de ses responsabilités d’Etat et en faisant en sorte que toute la population de la Mauritanie soit représentée dans un Conseil national ou dans une assemblée…

… que vous avez organisé d’ailleurs et qui devait se réunir le 5 Avril, la veille de la désignation de Bouceif.

Exactement, ce Conseil devait préparer le passage à la démocratie. Il est vrai que j’avais annoncé la composition de ce Conseil, assez rapidement. Mais toutes les régions et sensibilités du pays y étaient représentées. Ce qui importait à mes yeux, c’était la volonté de faire participer tous les compatriotes civils, grands cadres de cette nation … Malheureusement, la majeure partie des militaires était réticente à cette idée. C’était le moins que l’on puisse dire.

Mais l’idée de Charte constitutionnelle, ou le mot-même de Comité militaire de redressement national, d’où viennent ces mots et ces concepts et ces textes ? ce sont les civils qui l’ont pensé ?

Non, mais ils y ont participé. Un certain nombre de civils se sont également impliqués à l’élaboration des textes juridiques, à leur mise en forme, comme d’ailleurs à l’ensemble des mesures prises à l’époque… c’était le sens même de ce qui devait se passer après le 10 juillet 1978. La situation qui prévalait était sans précédent et les militaires n’étaient pas préparés à la préparation et à la prise en charge de tout l’arsenal de gouvernance de l’Etat. En revanche, nous devions nous mettre dans une situation de retrait progressif…et les textes auxquels vous faites allusion devaient servir à cela.

Avez-vous été inspiré par l’exemple des autres prises de pouvoir par des militaires en Afrique ?On a parlé du Mali…

Absolument pas. Je crois que les deux contextes étaient tout à fait différents. Nous vivions, en Mauritanie, une situation tout à fait particulière avec le contexte spécifique à la guerre. En aucun moment, je n’ai pensé à un modèle extérieur.

Comment avez-vous composé le gouvernement ? en consultation au sein du Comité ?

Tout s’est fait au sein du comité. Mais, il est bien évident que des discussions avaient été menées avec l’équipe civile qui nous avait accompagné dans cette entreprise. Certaines de leurs suggestions ont même été retenues.


Les militaires refusent la démocratie

Vous êtes vite écarté du pouvoir. Il y a eu ce Conseil consultatif national qui semble n’avoir pas plu, et il y a un mois avant, une retouche de la Charte constitutionnelle avec un article – qui est peu être l’article des circonstances exceptionnelles françaises, qui permet en état d’urgence de concentrer les pouvoirs sur le président du C.M.R.N. Cet article-là est voté, et vous le faites entrer en vigueur le lendemain. Il y a donc au printemps de 1979 à la fois votre projet d’essayer d’aller vers la démocratie et à la fois, probablement, une situation de crise puisque vous prenez des pouvoirs d’urgence. La combinaison de ces deux pouvoirs d’urgence et de ces projets démocratiques vous fait renverser. En tout cas, on organise une dyarchie, un bicéphalisme.

La mise en place des textes n’a pas eu d’effets immédiats sur la situation. A partir du moment où il y avait des pouvoirs exceptionnels dans une situation exceptionnelle, mon principal objectif était de ramener, rapidement, le pays à la légalité institutionnelle et installer dès que possible un pouvoir civil. C’est pourquoi j’ai très tôt voulu par ce Conseil faire participer la composante civile à l’élaboration des textes juridiques.

J’ai voulu faire comprendre à tous que seul un choix consensuel et national pouvait donner une orientation bénéfique à ce pays. De grandes décisions allaient désormais revenir à ce Conseil. Il n’y a que des solutions étudiées, convainquant l’ensemble des acteurs qui pouvaient aboutir.

Des cadres de haut niveau, représentant la Mauritanie dans toute sa diversité, ont été désignés à cette fin.

Ces gens ont été nommés, j’ai vu la liste au Journal officiel, vous les aviez consultés les uns les autres, avant de les nommer, ou vous avez bombardé tout le monde ?.

J’avoue n’avoir consulté personne parmi eux. Nous travaillions dans l’urgence. J’ai tout simplement chargé un certain nombre de collaborateurs – dont la plupart d’ailleurs étaient des civils – de s’occuper de ces aspects-là en donnant les grandes directives. J’ai aussi insisté sur la nécessité d’aboutir à un consensus national. Une représentation de l’ensemble des régions à travers des cadres compétents.

Les militaires n’avaient pas apprécié … car ils se voyaient partir trop tôt. J’ai essayé de leur expliquer que notre rôle restera celui de l’arbitrage jusqu’au moment où notre sécurité en tant que militaires aura été assurée par la nouvelle classe politique élue par le peuple.

… parce que vous aviez des garanties à prendre rétrospectivement ?

C’est obligatoire… Le Comité militaire se devait d’accompagner le processus d’accès à la démocratie, d’une part, et d’assurer la reconstruction et la stabilité de l’institution militaire, d’autre part. Tout cela me paraissait aller dans l’intérêt du pays.


Qu’est-ce qui pousse le Comité à inventer un Premier ministre et à faire nommer Bouceïf et à instaurer ce dualisme, tout au moins ces deux fonctions de chef de l’Etat et de Premier ministre ?

C’est une divergence de point de vue au sein du Comité militaire qui a imposé cela. Nous avions constitué un Comité d’officiers, et nous prenions les décisions de manière collégiale sans tenir compte du degré d’implication des uns et des autres dans le projet de coup d’Etat au départ. Certains ont d’ailleurs voulu me pousser à introduire cette différentiation-là. Mais je ne l’ai jamais accepté…je tenais beaucoup à cette approche collégiale.

Mon attachement à la remise du pouvoir aux civils ne plaisait pas à tout le monde. C’était une idée qui était loin de faire l’unanimité au sein du Comité. A partir de là, certains d’entre eux ont commencé à se voir dans le cadre de groupes restreints. J’étais tenu au courant de tout ce qui se passait. D’autres revenaient régulièrement à la charge pour me demander de revenir sur les décisions prises. Cette question commençait à diviser le collège, mais il se dégageait très clairement que la majorité était pour une reprise en main totale du pouvoir par les militaires.

J’avais alors deux possibilités.
Soit d’user du pouvoir qui était le mien et imposer une solution par un coup de force. Je rappelle que l’ensemble des forces armées était sous mon contrôle. L’unité de la 6ème région, la véritable force de frappe de l’époque, se trouvait alors entre les mains de mon jeune neveu Djibril Ould Abdallah, que j’avais déjà mis à contribution pour l’exécution du coup d’Etat. Les unités qui étaient à l’intérieur m’étaient également totalement acquises. Sur ce plan-là, si vous voulez, j’étais tout à fait tranquille… et j’aurai pu continuer à garder l’intégralité du pouvoir.
Soit de privilégier la stabilité du moment et accepter ma mise en minorité au sein du collège, respectant ainsi les règles que j’avais moi-même imposées.

J’ai donc choisi la seconde option et j’ai délibérément décidé de me retirer.


Donc là, c’est quelque chose d’informel à quelques-uns, et cela débouche sur une réunion du
Comité et l’idée de Premier ministre, qui est confiée à Bouceïf.

Oui, c’est effectivement au cours de l’une de nos réunions que nous avons formalisé tout cela. Deux sujets ont été débattus : la dissolution du Conseil national et la désignation d’un Premier ministre. Je me suis opposé à ces deux idées et j’ai signifié l’intention de me retirer. Beaucoup de tractations ont suivies sur fond de divisions, certains voulaient absolument me faire revenir sur ma décision. C’est ce qui a pris un peu de temps avant mon retrait définitif.


Le retrait du pouvoir

C’est donc vous qui avez finalement démissionné ?

Tout à fait. Pour les raisons que je vous ai expliquées. Je suis resté le temps de les laisser s’organiser…très vite, il y a eu l’événement douloureux de la mort de Bouceif.

Pourquoi le choix de Mohamed Mahmoud Ould Louly pour vous succéder, finalement, à la tete de l’Etat ? est-ce votre initiative ?

Ce n’est certainement pas à mon initiative puisque j’avais déjà quitté le collège. Mais il me semble que ce choix s’imposait compte tenu des qualités intrinsèques et de la sagesse de Mohamed Mahmoud.


Comment et par qui – vous seul ? un petit groupe ? une cooptation – est composé le Comité militaire, et surtout comment il est modifié. La composition initiale est publiée dès le 10 Juillet, mais plus ensuite. Le lieutenant-colonel Abdelkader n’en fait pas partie, mais il y entre ensuite. Il semble que par la suite – après que vous ayez quitté le pouvoir ou dès 1978 – le président du Comité, chef de l’Etat et/ou chef du gouvernement, peut modifier cette composition comme il veut parce qu’il y aurait des membres de droit, selon les commandements militaires, et que ces commandements ne sont pas cooptés, mais décidés au niveau de l’Etat.

Le Comité au départ était tenu par ceux qui avaient été de l’initiative. Nous l’avons bien sûr étendu à certains officiers par souci de rassembler et de faire participer tout le monde… et ce, dès le départ. Tant que j’étais là, il n y a eu aucune modification et personne, pas même le chef de l’Etat ne pouvait s’arroger cette prérogative. C’est donc après mon départ qu’il y a eu ces ouvertures.

Quel contact le Comité, et vous ? gardait avec les forces armées ? consultations, réunions ? la base de ces forces était-elle consultée pour les changements dans l’organisation du Comité ?

Les forces armées étaient représentées. Le chef de l’Etat est le chef des forces armées. Le chef d’état-major et les commandants de régions sont aussi membres du comité. Les liens se faisaient à ce niveau-là.

Cette rumeur de pustch qu’on vous a prêtée en Janvier 1982, et on vous coffre avec Sid’Ahmed Bneijara, on vous coffre avec Baham Ould Mohamed Laghdaf. Alors 1° : est-ce qu’il y avait une vérité dans ce projet de reprendre le pouvoir, et 2° si çà n’est pas le cas, pourquoi vous a-t-on arrêté ? et surtout extrêmement mal traité ?

Pour ce qui est de la raison de mon arrestation, je ne saurai vous le dire. Après ce que j’ai vécu de ma première expérience du pouvoir… et après l’avoir quitté délibérément et publiquement… qu’est-ce qui m’aurait bien poussé, à vouloir chercher à le reprendre … et de quelle manière ? Ayant des forces à ma disposition, disposant de tous les moyens nécessaires je n’avais pas voulu rester au pouvoir … pourquoi ? un beau jour, et si peu de temps après, peut-on penser que je suis en train d’organiser clandestinement un pustch ? Cela me surprend d’autant plus que le Président en place était une personne pour laquelle j’avais beaucoup d’estime, officier de valeur que j’avais soutenu à plusieurs moments de sa carrière, et que je croyais jusque là m’être des plus fidèles. Je rappelle, par ailleurs, que c’était le premier du collège à s’être fermement opposé à ma démission.


Donc, l’accusation de complot est inexplicable ?

Tout à fait inexplicable ! Le soir où ils sont venus m’arrêter, je me préparai pour me rendre, vers quatre heures du matin, à mon domicile, à soixante kilomètres au nord de Kiffa. La voiture était là, il y avait des jerricanes d’essence et mes bagages prêts à être embarqués. J’étais très loin de préparer un coup d’Etat. C’était une véritable mascarade montée de toutes pièces. Malheureusement, le régime de l’époque vivait dans la peur. D’autres, profitant de pareille situation, vivaient, eux, de renseignements colportés auprès des services secrets et du chef de l’Etat. Elles étaient souvent fausses. Je crois que les Mauritaniens se souviennent bien du climat particulièrement délétère qui a marqué cette période-là.

Réfléchissez bien. Baham, Bneïjara et moi, de quel coup d’Etat, étions-nous capables ? qui étions-nous pour pouvoir mener un projet d’une telle ampleur ? à son terme.

Et vous aviez gardé des relations avec… pas seulement d’amitié, mais de conseil politique…, avec Haïdalla après votre départ du Comité ?

Haïdalla demandait régulièrement de mes nouvelles, manifestait beaucoup de disponibilité à mon égard, avait donné instruction à ses collaborateurs de me faciliter son accès. Il m’est arrivé de l’avoir au téléphone ou de lui envoyer des notes écrites. Ce à quoi il a toujours répondu avec beaucoup d’égards. Mais je ne l’ai jamais revu directement, ni cherhé à le voir, jusqu’à mon arrestation.D’ailleurs, je n’étais que très rarement à Nouakchott.


La question du Sahara


Est-ce qu’on a délibéré pendant la période où vous êtes président du Comité, est-ce qu’on a délibéré déjà d’une solution saharienne ?

Pas tout à fait. On en discutait, la question restait posée, il fallait nécessairement la régler et de manière urgente… je m’étais moi-même rendu au Maroc, pour préparer justement une solution commune. Le Roi l’avait, à l’époque, parfaitement accueillie. Il avait pour cela convoqué et réuni toute son assemblée, durant mon cours séjour à Rabat pour débattre du processus que nous préconisions pour arriver à une solution durable.

Pour ma part, comme – je le pense –, la majeure partie des Mauritaniens, je considérais que le peuple sahraoui était si semblable et si proche du peuple mauritanien qu’il était bien difficile de les dissocier. Il n y avait rien qui pouvait séparer la Mauritanie de cette population là. C’est pour cette raison que notre rapprochement avec le Sahara ne devait pas se faire par le bout de la baïonnette. La Mauritanie préférait donc une voie de conciliation. En effet, nous devions rapidement permettre aux Sahraouis de disposer de leur avenir par voie de referendum où le choix serait posé entre l’autodétermination et le rattachement au Maroc ou à la Mauritanie…

Dans cette perspective, je ne croyais pas en la formule de la séparation. Je n’ai jamais accepté non plus la formule de la rétrocession pure et simple de la partie mauritanienne. Et, avec le Polisario, j’ai été aussi clair, quand Khadaffi les a amenés autour de la table des négociations, devant moi.

Khadaffi vous a forcé à les voir ?

Khadaffi me les a amenés lors d’une visite que j’effectuais en Lybie. Je les ai accueillis et assurés de toute notre disponibilité à œuvrer pour le règlement de ce conflit. Mais il fallait comprendre que la position de la Mauritanie dans ce conflit ne pouvait être comparable à celle d’un mouvement de libération. J’ai donc insisté sur la nécessité du respect des lois internationales pour crédibiliser leur mouvement.

Le cessez-le feu, déclaré unilatéralement par le Polisario après le coup d’Etat de 1978, a été une très bonne chose pour notre pays mais le Polisario y a aussi trouvé plus d’avantages.


Je reviens un peu en arrière. Il y a eu une rumeur qui a été insistante parmi vos compatriotes qui était que la France a été relativement heureuse de votre prise de pouvoir, qu’elle y aurait même un peu aidé, qu’elle y aurait été favorable, et qu’en tout cas elle la connaissait. Qu’est-ce qu’il y a de vrai, là-dedans ?

Je n’ai jamais eu de contact avec une personne de l’extérieur. Je n’ai jamais eu de contact avec une autorité quelconque, qu’elle soit française ou autre. En revanche, juste après le coup d’Etat, j’ai reçu l’Ambassadeur de France. Je crois que c’est la première personnalité diplomatique que j’ai reçue dans mon bureau. Je l’ai fait venir dans mon bureau pour lui expliquer la situation et les motifs de notre action. Je l’ai évidemment rassuré sur nos intentions. Il s’inquiétait, notamment du sort de certaines personnes, en particulier du président Moktar ou encore de l’ancien ministre des Affaires étrangères, Hamdi.



Le traitement réservé au président Moktar Ould Daddah

Justement, le traitement réservé au président Moktar Ould Daddah. Vous-mêmes et ceux – donc – que j’appelle les pustchistes, et notamment Mohamed Khouna Ould Haïdalla –, protestent de leur respect personnel pour lui. Pourtant, il semble que pendant que vous êtes au pouvoir, le Comité est divisé sur son sort, et Haïdalla le visite à Oualata. Il lui déclare venir de la part du Comité et de son président – de vous donc – pour le saluer, s’informer des conditions de son « installation » et lui poser « certaines questions sur certains problèmes ». Quelles étaient les délibérations du Comité là-dessus ?

Le fait d’envoyer Haidalla, alors chef d’état-major et membre du Comité est l’expression de la considération et de l’intérêt que tout le Comité accordait à Moktar. Pour le reste, il n y a pas eu de délibérations particulières à ce sujet. Le cas de Moktar ne se posait pas en ces termes. Personne ne lui voulait du mal et personne n’avait de compte à régler. Il ne faut pas qu’il y ait d’équivoque la-dessus.


Et ce procès qui lui est intenté, par contumace ? Vous n’êtes plus au pouvoir, on est en Octobre-Novembre 1980, mais qu’en avez-vous su ? Et si je rapproche les chefs d’accusation de la déclaration que vous avez publié le matin du 10 Juillet 1978, l’esprit reste le même : . « les forces armées, dépositaires en dernier recours de la légitimité nationale, conscientes de leurs responsabilités ont pris le pouvoir, ou plutôt ont repris le pouvoir à ceux qui l’ont lâchement spolié pour sauver le pays et la nation de la ruine et du démembrement, pour sauvegarder l’unité nationale et défendre l’existence de l’Etat »

Je crois qu’il n y a aucun rapprochement à faire entre ces deux événements. Pour ce qui est du procès par contumace intenté par Haidalla. C’est plutôt à ce dernier qu’il faudrait poser la question.


Les deux avenirs


Dernière question, la première proclamation du Comité ordonne la « dissolution » de la Constitution, du Gouvernement, du Parlement, du Parti du peuple et il est dit que « le comité assume tous les pouvoirs jusqu’à la mise en place d’institutions démocratiques ». Comment envisagiez-vous ces institutions, en aviez-vous discuté avec certains officiers, avec des civils ?

Les choses étaient très claires à ce sujet. Je crois vous avoir expliqué mes intentions à travers la création du Conseil, de l’Assemblée, le retrait progressif au profit des civils et l’organisation du scrutin… la suite vous la connaissez.













[1] - 8-13 Février 1965 à Zouerate, rixes entre personnels mauritaniens et européens de MIFERMA : une grève s’ensuit qui motive le licenciement de nombreux agents européens - NDLR

[2] - 27 Mai 1968 à Zouerate, grève générale du personnel de MIFERMA : la troupe est requise pour maintenir l’ordre, des renforts sont dépêchés, un protocole d’accord est signé entre la Société et les représentants syndicaux, mais le travail ne reprend pas – 29 Mai 1968 à Zoueratte, menacée d’être débordée par la foule, la troupe ouvre le feu : 7 morts et 22 blessés - NDLR


[3] - 30 Août 1971 début d’une grève à Zouérate : l’extraction et l’acheminement du minerai sont bloqués jusqu'au 8 Septembre - NDLR

mercredi 9 juillet 2008

entretien avec M. Sidi Ould Cheikh Abdallahi - 19 avril 2006

publié par Le Calame Nouakchott - 15 . 22 . 29 Avril 2008




Un an juste avant sa prise de fonctions,
Sidi Ould Cheikh Abdallahi
entretenait Ould Kaïge
de Moktar Ould Daddah,
de Maaouyia Ould Sid’Ahmed Taya,
de sa candidature présidentielle et du pays

mecredi 19 Avril 2006

la dernière partie de l’entretien a pour fond – l’appel du muezzin, voix magnifique…

questions et dires de Bertrand Fessard de Foucault – alias Ould Kaïge
dires de Sidi Ould Cheikh Abdallahi

les sous-titres - et précisions de dates en notes - sont de la rédaction

Comment expliquez-vous l’évolution entre l’apogée manifeste du régime du président Moktar Ould Daddah en 1974-1975 et le coup militaire de 1978 ? qui est évidemment une crise de légitimité mais qui a peut-être ses causes. Et vous avez certainement une idée, une expérience sur ces causes. J’ai posé la question exactement comme je vous la pose à Abdoulaye Baro [1], Abdallahi Ould Bah [2], Mohameden Ould Babah [3], Ahmed Ould Sidi Baba[4], Abdoul Aziz Sall [5] et à Ahmed Ould Daddah [6].
Et puis alors, la seconde chose, vous avez eu une expérience de gouvernement avec les colonels, et notamment avec le président Taya
[7]. Donc, vous – comment ancien ministre du président Moktar, vous jugez utile pour le pays de travailler pour le bien commun, et donc de travailler avec le colonel Ould Taya ? Quelle est votre expérience de gouvernement ? et quelle est surtout votre expérience de la manière de gouverner d’Ould Taya, comment cela fonctionne ? à la fois pratiquement et dans sa tête.
Et puis, la troisième partie, ce serait : vous, votre analyse de la situation présente, pourquoi est-ce qu’il y a eu le 3-Août ? comment vous voyez les choses et – j’ai entendu dire que vous étiez un candidat à l’élection présidentielle en attente de positionnement, en possibilité de candidature – donc quelle est votre analyse de la situation, quelle est la perspective du bien commun pour la Mauritanie, et comment vous situeriez-vous si vous étiez candidat ? on est pris dans le flou des légendes, soit atroces, soit merveilleuses. On confond les complots, les gouvernements, c’est un peu un fatras, et l’image de Moktar ne peut que gagner par la clarté et la comparaison. Et je pense qu’il faut parler de tout.




1 .


Je suis très heureux de vous recevoir. Et j’ai bien peur de vous décevoir un peu parce que – pour la première période – je n’ai pas été très politique. J’étais surtout tourné vers les problèmes économiques, bien que, à partir d’une certaine période, du fait de la responsabilité que j’avais au sein du Parti du Peuple Mauritanien, j’ai été mêlé à des décisions d’ordre politique.

Ce que je vais vous dire, c’est ce que j’ai senti à l’époque.

Ces sept ans que j’ai passés au gouvernement avec Moktar Ould Daddah, m’ont amené en fin de compte à considérer que c’était un homme exceptionnel.

Je ne fais donc pas partie de ceux qui sont enclins à rechercher, à dépister ses erreurs parce que la manière dont je l’ai connu est telle que j’ai la conviction qu’à chaque fois, ses décisions ont été prises sans autre considération que l’intérêt national du pays. La seule chose qui peut être dite ou qui peut présenter un certain intérêt, c’est de se poser la question de savoir pourquoi, en un moment donné, si on estime aujourd’hui qu’il y a pu y avoir une erreur, pourquoi cette erreur a été commise. Est-ce qu’elle est dûe à un manque d’information ? est-ce qu’elle est dûe à un environnement ? Mais en tout cas, cela n’atteint pas l’homme, et cela n’atteint pas la constance de sa volonté de faire le maximum qu’il pouvait faire pour ce pays, qu’il aimait d’une manière exceptionnelle. Parce qu’il l’aimait de façon presque indifférenciée. Il ne se sentait pas d’une région, il ne se sentait même pas – si je puis m’exprimer ainsi – d’une ethnie. Il ne se sentait pas d’un village, il avait cette Mauritanie indifférente, qu’il aimait, comme çà.

Le Sahara

Nous étions tous convaincus dès le départ – bien sûr, les plus âgés avant les autres – que le Sahara était mauritanien. Que c’était les mêmes populations, et par conséquent nous n’avons jamais pensé qu’il s’agissait d’un problème de différence de société, qu’il ne pouvait s’agir que d’un problème de colonialisme, d’administration, de situations particulières. Bien que je n’ai jamais eu à l’idée, à ce moment-là, ni par la suite, que l’on puisse faire quelque chose de bon en voulant imposer aux gens ce qu’ils ne veulent pas – je n’ai jamais pensé, jusqu’au coup d’Etat, que ce problème se posait. Je pensais qu’il y avait des populations mauritaniennes – un peu comme toutes ces populations sahraouies qui étaient plus ou moins au courant des choses, et que un certain nombre de gens, plus politiques, qui étaient soit des Sahraouis, soit d’autres comme les Algériens, pouvaient tenter d’utiliser à des fins d’ordre politique. Je n’ai pas vêcu toute cette période comme une période dans laquelle nous voulions imposer à des gens notre volonté de les amener à être avec nous. Et je me suis rendu compte – je vous le dis très franchement – .après le coupd’Etat, que, pendant toute cette période, et malgré le fait que j’étais responsable, je n’étais pas bien informé. Beaucoup de gens ont commencé à parler : non, ce n’était pas comme çà ! il ne fallait pas faire comme çà, ce n’était pas une bonne politique. Je ne pouvais pas me douter du fait que nous avions une opinion assez large qui pensait comme çà.

Nous nous sommes trompés sur la réalité de ce problème, tel qu’il était vêcu par les gens dans les années 1970. Cette évolution qui s’est faite, le Polisario avec tout cela, je pense que nous n’en avons pas pris très correctement la mesure. Nous avons toujours vu là des complications que les Algériens voulaient nous faire. Et il nous a manqué peut-être une réflexion sereine, et peut-être le fait de chercher réellement à savoir de quoi il s’agissait. Les conséquences de cet état de choses ont été d’autant plus graves et importantes que l’on avait très loin d’imaginer qu’elles puissent exister, lorsque nous nous sommes engagés dans ce problème. Vous êtes désarçonné plus facilement lorsque vous avez des choses que vous ne voyez pas et qui apparaissent. Ce que le président Moktar nous avait communiqué, c’est la force de sa conviction, de son bon droit, c’est la force de sa conviction que c’est çà qui était l’intérêt des Sahraouis de rejoindre la Mauritanie. Et lorsque ces problèmes se sont posés, d’intérêts des nations, de rapports de forces, de rapports conflictuels, nous nous sommes trouvés dans une situation très simple : c’est que nous étions un pays très faible par rapport à des voisins qui étaient beaucoup plus forts. Devant un univers international qui ne pouvait pas accéder profondément à ce que nous, nous pensions de ce problème et comment nous le sentions. Même nos amis français, malgré les relations particulières qu’ils avaient avec nous, à la fin ne voyaient pas très bien où nous allions et ils souhaitaient trouver une solution. Mais il n’y avait pas suffisamment de quoi peser pour considérer que le fait que le Sahara ne soit pas rattaché à la Mauritanie, constituerait une erreur historique.

A ce stade, Sidi, je vous coupe. Il y a deux questions qui me viennent à l’esprit. Est-ce qu’il y a eu des discussions en Bureau politique et en Comité permanent avant même le sommet de Rabat et la déclaration de Boumedienne, et puis ensuite avant les accords de Madrid et la conduite de la guerre ? est-ce que la collégialité fonctionnait bien ? et est-ce qu’elle a continué de fonctionner jusqu’en 1978 ?

Je ne me souviens pas, personnellement, de grandes discussions sur la question du Sahara portant sur le fait de savoir quelle est la position que la Mauritanie devait avoir par rapport à cette question. Toute notre politique à l’époque était de tenter de faire de sorte de nous opposer à tout ce qui pouvait brouiller un peu l’idée que nous, nous avions, que le Sahara était partie intégrante de la Mauritanie, que c’était un problème de décolonisation. Notre ennemi de l’époque était le Maroc parce qu’il revendiquait le Sahara, et nos relations avec l’Algérie pouvaient être des relations stratégiquement à notre profit, même si formellement l’Algérie disait qu’elle s’engageait pour le droit des peuples, pour la décolonisation et pour l’indépendance. Nouis, nous étions tellement persuadés de notre bon droit et de la conviction que les Sahraouis allaient venir vers nous que ceci ne paraissait pas être porteur de quelque danger que ce soit.

Pour répondre à votre question, je ne me souviens pas qu’on ait posé ou débattu du problème pour savoir : est-ce que la Mauritanie a intérêt à chercher à avoir le Sahara ? est-ce que la Mauritanie peut concevoir …ou quels sont les avantages et les inconvénients qu’elle pourrait tirer du fait d’avoir telle ou telle position … La conviction du Président était suffisamment forte, claire, ancienne pour que la remise en cause de cette conviction ancienne ne fasse pas débat.

Et le fait d’être passé d’une position de soutien de l’autodétermination à un partage n’a pas paru contradictoire ?

Cela m’est apparu comme une sorte d’aubaine. Voilà quelque chose qui va stabiliser et officialiser définitivement notre problème de frontière avec le Maroc et de revendication marocaine. Il nous est apparu que l’auto-détermination prônée par l’Algérie allait dans le sens de ce que nous voulions : les Sahraouis allaient dire qu’ils vont venir avec nous, et les Algériens, étant pour l’autodétermination, allaient dire : nous respectons ce que les Sahraouis veulent.

Si nous avons accepté la solution du partage, c’est parce que nous nous sommes trouvés devant un gouvernement algérien décidé à nous empêcher d’avoir le Sahara avec nous. L’Algérie était beaucoup plus forte que nous, et les réactions que nous recevions de l’opinion nationale et internationale étaient telles que nous ne pouvions pas compter sur d’autres pour obliger les Algériens à accepter que nous puissions avoir notre Sahara. Et le Maroc l’a demandé en entier. La seule solution pratique possible qui s’offrait à nous, c’était encore d’aller vers ce partage.

Rétrospectivement, je pense encore aujourd’hui que de toutes façons, il n’y avait pas d’autre solution. Ou bien le Maroc prenait tout, ou bien vous en preniez une partie, mais il n’y avait pas une troisième solution.

Oui, la troisième solution était rendue impossible avec la nouvelle position de l’Algérie. Avant 1975, il y avait d’autres positions qui nous arrangeaient, parce que tout ce qui était mis par l’Algérie sous le vocable de respect de l’autodétermination des peuples, ne se contredisait pas dans notre esprit à nous, avec ce que nous voulions. Brusquement, tout cela s’est fait en quelques mois : avec quelques rencontres, avec quelques déclarations faites au niveau de l’O.U.A. ou ailleurs et surtout avec le voyage du Président à Béchar, il est apparu que c’était terminé, que cette voie était totalement fermée. La seule voie qui restait était la voie du Maroc qui réclamait tout et qui acceptait maintenant que nous partagions ce Sahara. Il a été l’élément le plus lourd, le plus fort dans tout ce que nous avons fait par la suite.

Les grandes décisions

A partir de 1971, nous avons commencé à parler des problèmes économiques, du développement du pays. Telles que nous percevions les choses à ce moment, telles que moi, je les percevais – et j’ai été très heureux de constater que c’était exactement le point de vue du Chef de l’Etat – nous voulions prendre une plus grande responsabilité dans notre développement. Maintenant, beaucoup de Mauritaniens l’ont oublié : à l’époque il n’y avait pas de secteur privé. Il n’y avait rien, c'est-à-dire que il fallait soit rester à attendre comme çà les investisseurs étrangers, que la Mauritanie n’attirait pas. Même – paradoxalement – le secteur de la pêche n’attirait pratiquement personne. C’était très frustrant pour le responsable qui voulait faire quelque chose pour son pays et de constater qu’il ne peut rien faire. On était dans un environnement qui ne nous envoyait pas des signaux pour nous dire que le secteur privé, c’était meilleur… que la privatisation de l’économie, c’était meilleur… ce n’était pas à l’ordre du jour. Alors, nous sommes donc allés vers le fait de vouloir tenter d’abord – nous avons pensé au problème de la monnaie, nous avons pensé au problème de la révision de nos accords avec la France. C’était quelque chose que nous voulions faire de façon absolument non conflictuelle. Si nous pouvions arriver à convaincre nos partenaires comme on doit accepter que son fils passe de l’adolescence à la majorité, nous voulions vraiment vider çà de toute agressivité, de toute révolte, de toute condamnation de ce qu’il y avait avant.

On a essayé de gérer çà comme cela, et je pense que le Président a fait preuve de deux choses que je trouve extraordinaires. D’abord d’une détermination réelle, mais en même temps d’un réalisme et d’une sagesse dans la gestion. Les gens ne se rendent pas compte que cette entreprise qui a été nationalisée, n’a pas arrêté sa production un seul jour. Elle n’a pas annulé un seul contrat commercial, elle n’a pas été prise en défaut pour une livraison de minerai qu’elle devait faire à l’extérieur. Simplement, parce que très vite nous avons compris qu’il y avait des propriétaires de capitaux, qui possédaient Miferma et qu’il y avait des travailleurs, des employeurs, des cadres, et que le problème devait consister à faire disparaître cette solidarité première qui pouvait jouer entre ces deux mondes qui étaient très différents, en les laissant à leur poste pendant un certain temps. Tous les compatriotes que j’ai vus : moi je voudrais être nommé ceci, moi je voudrais être cela, on n’a absolument rien fait. On a laissé M. Guittard à la voie ferrée, on a laissé M. Hervouët là où il était,. Et on a voulu simplement faire de sorte qu’on en termine avec les actionnaires de la société et qu’on reste avec nos gens sur place, chez nous, qu’on mettrait en confiance.

Quelle a été la gestation ? cela a été des dialogues entre vous et le Président, et puis c’est passé en Comité permanent et en B.P.N. ou cela a été tout de suite très collégial ?

Non, cela n’a pas été du tout collégial. Tout à fait au départ, avec Ismaïl Ould Amar, directeur des Mines [8]. Il est venu me voir et, dans notre recherche, la volonté d’être acteur dans tout çà… nous nous sommes dits : on va essayer de créer une entreprise, une société minière, à laquelle on va donner la gestion des 5% qu’on avait à la Miferma et ce qu’on avait à la Somima. Elle a été la structure d’accueil. Ismaïl m’a fait une note – que j’ai d’ailleurs encore, une note manuscrite – dans laquelle il proposait que l’on prenne un certain nombre de mesures qui permette en 1975 d’arriver à la nationalisation de la Miferma… en 1975. Et j’ai donné cette note au Président.

Donc, a priori, vous n’aviez pas d’instruction du Président ?

Il y avait une instruction générale dans laquelle nous travaillions… qui était de devenir acteur, qui était de plus en plus de prendre en mains. Je ne me souviens pas qu’elle ait été écrite. On en a parlé. Ismaïl proposait 1975 comme date de nationalisation. Le Président était en Tunisie, ce devait être les vacances de 1974. Et il m’a fait venir en Tunisie Et il m’a dit : cette nationalisation, je voudrais qu’on la fasse cette année, au mois de Novembre, il faut commencer à réfléchir à cela… il comptait beaucoup sur nos amis algériens. Nos relations étaient très bonnes, il comptait sur nos amis algériens comme des gens qui sont capables, de nous aider et de garder le secret. Et de pouvoir nous aider à le garder en faisant faire des choses que, si nous nous les faisions, nous allions nous faire découvrir… si nous cherchions à recruter des cadres de remplacement.

La préparation que nous avons faite de cette affaire était très simple. Nous sommes partis de ce que je vous ai dit tout à l’heure – qui était le point fort, c’est-à-dire que nous chercherions à maintenir, sur place avec nous, l’ensemble du personnel expatrié, mais à toute éventualité, Ismaïl m’a établi une liste d’à peu près 130 cadres supérieurs… qu’il serait nécessaire d’avoir. En cas de besoin, si les gens partaient. Nous avons parlé avec les Algériens : nous souhaiterions à un moment donné que vous puissiez nous trouver ces cadres-là. Trois ou quatre jours après la nationalisation, le gouverneur de Nouadhibou qui était Hasni Ould Didi, m’appelle – tard dans la nuit. A ce moment-là, les communications étaient particulièrement réduites, et il m’a appelé par le réseau de l’ASECNA : je viens de recevoir des cadres algériens… des ingénieurs qui sont là… ils disent qu’ils viennent pour pouvoir aider.

… alors que vous ne les aviez pas demandés ? formellement.

Non ! on ne les avait pas demandés. Envoie-les moi à Nouakchott. Ils ont passé la nuit à Nouadhibou et le lendemain, par l’avion, ils sont venus. Je les ai reçust… je sais que vous êtes très occupé chez vous, maintenant c’est un sacrifice que vous faites. Pour le moment, çà marche. Lorsque nous aurons besoin de vous, on vous appellera. L’ambassadeur a très mal pris çà, et j’ai été convoqué immédiatement par le Président. Le Président était un homme extraordinaire…

… donc, vous vous êtes fait savonner.

Non, pas du tout ! J’ai reçu nos frères : ils sont très bien. Et vraiment, nous sommes très touchés par ce qu’ils ont fait. Et tout cela, et ceci nous réconforte, nous rassure. L’ambasseur a insisté : ils sont là. Ils peuvent être vos conseillers. Je n’ai pas voulu, nous avions fait une expérience qui était de sécuriser, de donner à tous les travailleurs qui étaient là-bas, le sentiment que rien n’avait changé pour eux.

… et le Président vous a suivi !

Bien sûr, et par la suite je me suis toujours posé la question de savoir ce que tout cela serait devenu si, à ce moment-là, on n’avait pas pris la bonne décision.

Pour ce qui est des aspects économiques, le Président avait pris ses décisions, cette grande orientation, et il nous a mis à l’aise pour pouvoir nous préparer. Même sur ce plan-là, avec le temps, on a eu des problèmes. On a eu un directeur général qui était à la fois un homme remarquable, sur le plan de ses qualités de gestionnaire, sa compétence, de son intégrité – ce qui était rare – mais qui était un homme impossible, sur le plan du caractère. et il s’entendait peut-être mieux… il avait peut-être un esprit – et cela a été notre chance – qui faisait qu’il pouvait s’entendre mieux avec les Européens qu’avec les Mauritaniens. Les compatriotes disaient : ce type-là, il est orgueilleux, ceci, il ne veut parler avec personne, il ne veut pas faire cela… Ismaïl a compris… et le Président a compris que nous devions conserver à l’entreprise sa culture… et par conséquent, nous devions – comme disent les nomades – avoir un très bon paravent contre tous les vents qui viennent de la société mauritanienne, qui portent comme noms le tribalisme, l’interventionnisme. Et si jamais ces vents-là s’engouffraient à l’intérieur de l’entreprise, c’était terminé.C’était bon à dire, beau à faire, mais c’était difficileà vivre, parce que cela entrainait toutes les inimitiés. Lorsque les gens – sur la voie ferrée – demandaient plus d’eau, plus de soins, eux ils considéraient que l’entreprise était une entreprise étrangère, devenue maintenant nationale, et qu’il n’y a pas de raison… lorsque le gouverneur lui-même dit : moi, ce monsieur-là, je suis son patron. Pourquoi diable ? lorsque je lui demande de faire telle chose pour recevoir telle délégation, de m’envoyer tant de camions, de l’envoyer tant de voitures, pourquoi ne le fait-il pas ? Lorsque le ministre de la Santé, ici, voulait parler des problèmes de la santé avec Ismaïl Ould Amar c’étaient des objets de friction. Lorsqu’il y avait le ministre du Travail, c’étaient… alors, si nous avons pu maintenir cela, c’est qu’il m’était apparu très clairement que le véritable intérêt était de soutenir totalement Ismaïl. Et le Président m’a soutenu entièrement tant que je le soutenais. Et, vers la fin, on n’était que les trois. Ismaïl était vu comme un monsieur qui avait son avion… c’était l’Etat dans l’Etat…

… et finalement, Ismaïl Ould Amar, si l’on fait un excursus, d’une part il est pour le putsch, et, un an après, il fait un parti d’opposition.

S’il y a un Ismaïl que j’ignore totalement et que je n’arrive pas à comprendre jusqu’à présent – c’est l’Ismaïl politique. Il ne m’en a jamais parlé à cette époque. Il avait de grandes inimitiés avec l’ « establishment » d’une manière générale. J’ai été très surpris que, après le putsch, il soit allé avec les militaires… Par la suite, je l’ai suivi, de loin, et je n’ai pas la même estime et la même admiration pour l’ingénieur que pour l’homme politique. C’est très différent !

Autre question… de fond. Est-ce que, en nationalisant Miferma – et manifestement, la monnaie, c’était pour pouvoir préparer Miferma, en grande partie – et les accords avec la France, c’était lié à la monnaie. Tout cela se tenait, c’est la même séquence logique. La nationalisation n’a-t-elle pas fait fuir les tentatives d’investissement étranger et notamment dans le pétrole, qui aurait pu apparaître dès cette époque ?

Je me suis posé la question. Je sais que pendant les années 1970 – il y avait un certain nombre de sociétés pétrolières qui étaient là. Elles faisaient des recherches, je sais même qu’il y en avait une qui avait fait des recherches très avancées en off shore ici, et effectivement, vers la fin, tout cela s’est beaucoup réduit. Mais j’ai toujours pensé que c’était à cause de la guerre du Sahara, je ne l’ai jamais lié au problème de la monnaie. Nous avons négocié très, très correctement, très convenablement, l’indemnisation de la Miferma. En aucun moment donné, il n’est arrivé ni à l’esprit du président Moktar, ni à l’esprit des exécutants, quels qu’ils soient et à quelque niveau que ce soit, de vouloir spolier quelqu’un de quelque chose. C’est une idée qui ne nous est pas venue à l’esprit. Il est peut-être possible que tel privé ait dit : ah ! bonne occasion pour acheter à ce monsieur son entreprise. Mais il n’y a jamais eu de politique, il n’y a jamais eu d’orientation pour cela.

Le souci de faire participer les nouveaux arrivants

Vers 1973-1974-1975, il y un grand enjeu de politique intérieure. Qui est le ralliement des dissidences UTM, qui est l’agitation scolaire et universitaire, qui est le mouvement des Khadihines, qui est en fait une querelle de générations et en même temps une réflexion sur le système d’intégration du Parti. Y êtes-vous mêlé, ou le jeune cadre technocrate, l’aile marchante, vous n’êtes pas très concerné par les pourparlers qu’on fait avec ces opposants.

Oui, on a été très concernés. On a été tout à fait au front. Lorsque le Président a voulu – d’ailleurs, c’était un peu la raison pour laquelle nous sommes entrés finalement – nous, nous étions ici un certain nombre de cadres dont vous avez parlé – tous ceux, pratiquement, que vous avez vus, Ahmed Sidi Baba, Baro Abdoulaye, nous n’étions pas dans le sytème et nous n’étions pas dans le Parti. Alors, le président Moktar a imaginé ce qui a très bien réussi, il a fait un Conseil national.J’étais directeur du Plan. Le Conseil national devait, par exemple, discutrer du Plan. Il a fait venir au Conseil national, qui a eu lieu à Tidjikja [9], un certain nombre de cadres…

J’y étais.

Il a fait venir un certain nombre de cadres qui n’avaient rien à voir avec le Parti. et a proposé au Conseil national la création d’une commission qui devait discuter de l’avenir du pays et dans laquelle il a proposé de mettre des gens qui n’étaient pas membres du Parti, des jeunes cadres. Nous nous sommes trouvés, moi et d’autres, dans cette commision. Cette commission s’est réunie ici, pendant très longtemps, et puis çà navançait pas, çà piétinait. Le Président a alors fait la proposition de nommer un tout petit comité qui devait devait tenter d’aboutir à des conclusions à proposer à la grande commission. Et sa commission a été bien dosée Il a pris Ahmed Ould Mohamed Salah [10] qui est le représentant réellement du Parti, il a pris Baro, Cheïbani Ould Haïba [11], les deux qui étaient des jeunes du Parti, mais qui étaient du fait de leur formation, du fait de leur âge, un peu une sorte de pont entre le Parti et nous : les jeunes. Et puis, il m’a mis là-dedans. Nous n’étions que quatre, je ne me souviens que de cela. Et nous sommes allés à Nouadhibou où nous sommes restés quinze jours. Finalement on a abouti à des conclusions, on est venu les proposer et ces conclusions ont été adoptées. Le Président est arrivé à nous familiariser… – je pense que le véritable point fort de tout ce qu’il a fait, c’est qu’il a pris des gens par la main qui étaient en dehors de l’enceinte, et il a fini par les faire rentrer là-dedans. Quelques mois plus tard – il a fait un grand changement, et il a proposé à tous ces jeunes gens des postes ministériels dans son gouvernement.

Quand nous sommes rentrés au gouvernement, nous sommes devenus tout à fait des acteurs. Par exemple, une très grande opération qui a été faite… qui nous a demandé beaucoup de travail, c’est la tentative d’intégrer les syndicats au Parti. Nous y sommes tous allés. Baro avait dirigé une mission dans le nord, à Zouérate et à Nouadhibou. Moi, j’en ai dirigé une dans le Trarza, le Brakna, le Gorgol et le Tagant. Il y en a d’autres qui sont partis dans d’autres régions. On a couvert tout le pays, … ici, à Nouakchott, on a fait une réunion qui a commencé à trois heures de l’après-midi et qui s’est terminée le lendemain à onze heures du matin. Nous, les jeunes nous étions venus voir les gens : expliquez-nous pourquoi vous voulez vous invalider ? sur quelque plan que ce soit. Nous étions dans l’opposition, voici ce que nous disions… maintenant nous, nous pensons que nous sommes dans un processus qui va dans le sens que nous voulions … et bien, nous y allons. Vous voulez que nous soyons plus indépendants ? nous sommes en train de… vous voulez que nous ayons plus d’indépendance économique ? voilà ce nous faisons. Et les actions pratiques qui ont été la nationalisation de la Miferma, et la création de la monnaie…

C’était la concrétisation – elle a amené en fait tout ce mouvement de la contestation à prendre une autre tournure. Et cela, Mariem – qui l’a d’ailleurs faite – vous le dira mieux que moi. A partir de ce moment-là, même les Khadihines se sont divisés. A partir de 1974, de mon point de vue – et avant que le problème du Sahara ne prenne le tour qu’il a pris… – Moktar est devenu vraiment la légitimité-même, dans ce pays. Parce que tous ceux qui pouvaient l’attaquer sur le fait … parce qu’il était le produit du système de la colonisation, tout cela était tombé à l’eau, et il était apparu que c’était un monsieur qui était là pour son pays. On peut considérer qu’à partir de 1973 jusqu’à 1976-1977, nous sommes passés par une période vraiment politiquement excellente.

Alors, cela se dégrade parce qu’il y a l’affaire saharienne, mais j’ai été frappé d’un diagnostic identique chez deux collaborateurs proches du Président. A partir de 1975, du Congrès du mois d’Août, il n’y a plus de Comité permanent et il n’y a plus une petite cellule à la fois de réflexion et de commandement : on est dans un grand B.P.N., on a ensuite le système des ministres d’Etat qui gêne beaucoup les ministres qui ne sont pas ministres d’Etat. L’organigramme est en crise. Je pose la question, parce que je n’ai pas d’idées arrêtées et Moktar s’en justifie dans son livre.

A tout moment de son action, depuis le temps en tout cas où j’ai pu le cotoyer, Moktar a toujours été à la recherche de ce qui pouvait lui apparaître comme le meilleur pour le pays. Il a fait cette expérimentation des ministres d’Etat. Je ne me souviens pas qu’on en ait discuté, je me souviens que c’est venu comme çà … et j’ai eu l’impression que cela été vêcu mal. Par un certain nombre. Là où j’étais, cela n’a pas été vêcu mal et pour la simple raison que j’avais très vite compris qu’il fallait que les ministres qui étaient avec moi soient des ministres, c’est-à-dire qu’il fallait déléguer beaucoup. On est trop même centralisateur dans nos pays. En fait, ce sont des expériences de petits Premiers ministres. Le Président se méfiait, je crois, du poste de Premier ministre parce que… dans son esprit, peut-être, cela allait l’obliger à se déterminer par rapport à un partage institutionnel des choses entre les ethnies mauritaniennes, et il avait bien peur qu’il ne soit considéré par certains que le Premier ministre doit être un négro-africain… simplement son idée de l’unité était telle qu’il ne fallait pas figer, par un certain nombre de choses, cette évolution vers une unité profonde. C’est ma façon de voir. enfin… de comprendre ce qu’il faisait. Je pense que le Président était énervé, fatigué, à cette époque-là… je crois que la question du Sahara le préoccupait beaucoup…

Il n’y avait pas non plus de Comité permanent, il n’y avait pas même une cellule de conduite politique de la guerre.

Non ! Il y avait cette relation entre lui et l’armée. Il y avait un tout petit truc qui a été fait, mais uniquement pour la voie ferrée, la protection de la voie ferrée. Des réunions qu’il présidait, il y avait lui, il y avait le ministre chargé des Mines, qui était moi, à l‘époque il y avait le chef d’état-major qui amenait avec lui certains officiers… mais on discutait essentiellement des problèmes de la protection de la voie ferrée parce qu’elle était la cible du Polisario. Le Président était très préoccupé par la question du Sahara et, probablement, dans son esprit, à un moment donné, il n’était pas très content de la manière dont les choses fonctionnaient. Alors, il expérimentait des changements. Il a expérimenté cette affaire de mécanisme… enfin, de ministères d’Etat parce qu’il voulait dynamiser l’administration et la faire marcher mieux. Il avait vu cela en Guinée, je crois, et puis il a pensé que cela pouvait être une bonne chose. Mais il a eu le réalisme et la sagesse, au bout de deux ans ou d’un an et demi, se rendant compte que cela n’allait pas très bien, de revenir là-dessus. Vers la fin, il aurait voulu – de l’ensemble des responsables – plus d’engagement pour tout ce qui se faisait. Il a senti peut-être qu’au niveau de la population, il n’y avait pas une adhésion aussi forte qu’il le souhaitait et il a diagnostiqué cela comme étant des comportements pas satisfaisants de certains responsables. Et c’est pourquoi il a voulu aller contre tous ceux qui pouvaient être suspectés de s’intéresser à leurs biens personnels…

…les histoires d’actionnariat…

… et puis, peut-être aussi, a-t-il senti le besoin d’élargir un peu son Bureau politique, de toucher à d’autres catégories, en ayant peut-être peur que ce petit Comité permanent ne lui fasse écran par rapport à des gens.

Est-ce que vous voulez que l’on continue encore sur cette question, ou que l’on passe à la suivante ?
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Comment expliquez-vous… vous n’avez pas senti venir, formellement, le pustch ? et comment l’avez-vous vêcu ? acceptez-vos l’argumentation du Président qui est de dire : je me laisse tomber et les militaires feront mieux la guerre, puisque je suis un prétexte pour qu’ils ne la fassent pas…

Moi, je n’ai pas senti… bon ! je sentais que cela n’allait pas, et qu’il y avait un certain nombre de choses qui ne tournaient pas comme je le souhaitais. Dans ce genre de situation, ce n’est pas le moment de penser trop à soi … je ne vous cache pas, qu’il m’ait arrivé en un moment donné l’idée de quitter le gouvernement, que je serais content si je pouvais partir de tout cela. Mais aussitôt après, je me suis dit : quand même ! on ne fait pas çà. J’en ai même parlé avec Ahmed Ould Mohamed Salah. Cela devait être en 1978. Quelques mois avant le coup.

Et Ahmed ould Mohamed Salah avait été un peu rétrogradé à l’époque.

Oui. Moi-même, j’ai été rétrogradé, dans une certaine mesure, au mois de Janvier. La signification que je lui accorde, est limitée. Le Président découvre qu’il y a d’autres compatriotes, qui semblent avoir été laissés un peu dehors, et il éprouve le besoin de les rapprocher pour leur dire : je n’ai absolument rien contre vous ! venez ! et si vous pouvez apporter quelque chose, apportez-le !

Et les militaires, vous leur parliez ? dans cette époque.

Non … je pense que c’est une affaire de promotionnaires. Il n’y avait pas… nous n’avions pas de relations entre civils et militaires qui étaient organisées … dans notre esprit, en tout cas… les militaires étaient très civils, c’est-à-dire que en dehors de sa caserne, au dehors, l’officer était un civil, c’était un citoyen ordinaire. Et alors il se retrouvait avec son milieu. Les promotionnaires, par exemple Rajel dont vous m’avez parlé, directeur des Mines, était très grand ami d’Haïdalla… moi, comme j’étais d’une génération qui venait avant les militaires, je n’avais pas de contact avec eux, je ne parlais pas avec eux.

Travailler avec Ould Taya

Changeons complètement d’ambiance. Comment arrivez-vous à travailler avec les militaires, mais après un assez long temps d’observation : entre 1978 et 1986, vous ne prenez pas de service.

C’est très simple. Je suis parti. J’étais conseiller au Fonds koweitien de développement, à Koweit de 1982 jusqu’au moment où Maaouya m’a appelé. Alors quand il m’a appelé, j’ai demandé… c’était un jeudi… j’ai demandé jusqu’à samedi pour réfléchir. J’aurais voulu avoir les avis d’un certain nombre de personnes dont les avis comptent, mais c’était très difficile : les communications, il n’y avait pas le téléphone comme maintenant, C’était très difficile : du Koweit, on n’arrivait pas à communiquer avec la Mauritanie.

Alors, comment vous a-t-on appelé ?

J’ai été appelé… j’étais là, j’étais d’ailleurs à la cuisine, parce que chez les Orientaux, dans leur maison, ils font de très grandes cuisines et quand ils n’ont pas d’hôtes, la mère de maison préfère avoir sa famille autour d’elle et ses casseroles pas très loin, une table où l’on mange. On était là-bas, un jeudi, il y avait les enfants… et c’est Louleid qui m’a appelé : je vous appelle. Le Président souhaite que vous acceptiez un poste dans son gouvernement, dont d’ailleurs le secrétaire général… dont l’un des membres est votre ami Baro Abdoulaye… le Président voudrait vous proposer le ministère de l’Hydraulique et de l’Energie. – Il faut que je réfléchisse. – Maintenant que tout le monde est nommé, c’est bloqué à cause de vous.

Alors, entre jeudi et samedi, j’ai réfléchi. Quand il y a eu le coup d’Etat (celui de Décembre 1984 par lequel Ould Taya renversant Haïdalla absent, le supplante) – un an auparavant… le directeur général du Fonds koweitien m’a demandé une analyse qui, d’ailleurs, par la suite ne s’est pas avérée juste. Je ne le connais pas, mais je pense qu’il est d’un milieu tribal, en Mauritanie, dont l’influence sur lui pourra m’apparaître bénéfique. Ce sont des gens d’une tribu moyenne, commerçante, qui a la tradition d’avoir de bonnes relations avec les gens. C’est peut-être un élément rassurant.

Quelques mois après, il m’a envoyé un parent pour me proposer la direction de la Société de commercialisation des produits de la pêche. Je lui ai répondu que je m’excusais, mes enfants, que cela me dérangeait.

Les deux idées qui m’ont fait prendre la décision, sont les suivantes. Pas une de plus. La première est que je me suis dit : quand les militaires sont venus en 1978, ils ont voulu vraiment créer un fossé entre l’ancien pouvoir et – disons – le monde dans lequel… qu’ils ont mis en place Et, pour pouvoir le faire, ils sont partis dans un tas de choses qui sont fausses. Si cela peut être le début de la résorption de cette fracture qu’ils ont voulu créer, moi, je trouve cela très bien. Deuxième idée, elle est très bête. Pour la première fois de ma vie, je vivais sans avoir des fins de mois difficiles. Parce que pendant toute la période où j’étais au gouvernement et après, j’ai toujours eu des fins de mois très difficiles.

Parce que tout le monde vous pompait ?

Et je n’avais pas même ce que l’on me donnait. Vous savez : à partir du moment où vous ne prenez pas autre chose que ce que l’on vous donne comme salaire…c’est peu ! En fait, on pompait dans quelque chose qui déjà n’était pas important. J’ai eu un problème de conscience. Est-ce que je ne vais pas refuser de servir mon pays pour des raisons égoistes et personnelles ? Est-ce que je ne vais pas être poussé par le fait qu’ici je suis bien ? Réellement ma décision a été prise en partant de ces deux éléments. Je ne savais rien sur ce que – lui – il faisait.

Il est vrai que je l’avais vu auparavant, quand j’étais au Fonds koweitien. J’étais venu avec le directeur général, et – lui – il a demandé à ce que je vienne le voir. C’était pour parler de la coopération. Et puis, après, il m’a dit : est-ce que vous avez quelque chose que vous voulez me dire ? J’ai dit : non ! ce qui me semble le plus important, c’est ce que vous, Monsieur le Président, vous pouvez me dire. Moi, je pars à l’étranger et j’aimerais savoir ce que vous voyez… comment vous voyez. Et il m’avait dit une chose qui m’apparut pleine de bon sens, à ce moment-là. Il m’a dit : vous avez des gens ici… vous avez vos amis et particulièrement : votre ami, tel – il parlait d’Ahmed Sidi Baba : ils veulent la démocratie, la démocratie. On était en 1985. La démocratie… la démocratie… moi, je veux bien mais tant qu’on n’a pas fait une administration, il y a un minimum de capacité de gérer… la démocratie, çà ne pourra pas marcher. Je vais donc m’y employer mais pas avec la vitesse de… d’une manière de dire qu’il l’agace un peu – pas avec la vitesse que vos amis veulent cela. Je lui avais donné un conseil. Monsieur le Président, je vous parle avec l’esprit de quelqu’un qui vient d’une institution de financement international. Vous pouvez parfaitement bien – et cela ne concerne que vous et votre appréciation – changer vos ministres comme vous le voulez, mais si vous pouvez faire un peu de stabilité au niveau de votre administration et de vos directions, ce sera mieux. Quand quelqu’un est dans un poste depuis un certain temps, il est connu par les gens à l’extérieur, et s’il n’est pas particulièrement mauvais, il aura capitalisé un certain nombre de connaissances qui peut aider beaucoup à résoudre…et cela s’est arrêté là. C’était à l’occasion de l’assemblée de l’O.M.V.S., en Février 1985 : quelques mois après sa prise du pouvoir

Quand je suis revenu ici participer au gouvernement –pendant sept mois, j’ai été tout simplement… c’était pour moi un véritable enchantement. Je travaillais avec Baro. C’est un monsieur qui me semblait très… très simple, très correct, très ouvert. Et je ne sais pas pourquoi je me suis imaginé cela, parce que, quand je me souviens… j’avais eu l’impression que les choses que je voyais, qui n’allaient pas bien, que cela allait se résoudre.. que c’était parce qu’il avait encore avec lui d’autres militaires dont il allait se débarrasser. A l’époque, il avait d’ailleurs manifesté un respect réel qui tranchait, par rapport au reste, pour Baro et pour moi.
Et puis, en Août, il y a eu les négro-africains, enfin des Mauritaniens qui avaient sorti un manifeste ou un document en 1986…

« Le négro-mauritanien opprimé » ?

Oui. Je ne parlais pas avec les politiques, je m’occupais de mon ministère. Je suis resté en dehors de l’équipe, qui était plus jeune que moi. Je m’occupais de mon ministère pour lequel j’avais les mains libres, en tout cas par rapport à lui. Beaucoup de difficultés par rapport à la société, aux opérateurs, mais pas par rapport à lui. A partir de ce moment-là, j’ai senti quelque chose qui ne me plaisait pas beaucoup. Une fois, par exemple, je suis venu le voir, et je lui ai dit : Monsieur le Président, je vais vous parler de quelque chose, dont je ne voudrais pas parler si je ne l’avais entendu que dans la rue, mais je l’ai entendu avec certains de mes collègues ministres, et cela c’est grave. Nous, en tant qu’Etat, tous nos textes, tout ce que nous avons, ne reconnaissent que les individus, nous ne connaissons ni ethnie, ni tribu, ni communauté, ni quoi que ce soit. Et lorsque j’entends des gens responsables dire : les Ouolofs, c’est des gens bien, mais les Toucouleurs c’est des gens mauvais, cela m’inquiète. Si l’on n’y prend garde, cela peut être une glissade dangereuse pour nous. Je conçois parfaitement bien que nous puissions arrêter encore vingt Toucouleurs ou vingt Maures, les arrêter tous, mais en étant sûr que chacun d’entre eux, on l’arrête pour une raison précise, qui lui est propre. Je ne faisais pas mouche : il m’a écouté poliment…J’ai senti qu’il ne condamnait pas forcément… il ne voyait pas de la même manière le danger que moi je voyais dans le fait – pour des gens qui sont au pouvoir…

Au début, très bien et en particulier, pour moi qui m’occupais des affaires économiques, j’avais le sentiment qu’il y avait une réelle ouverture sur ces problèmes, pour les comprendre.

C’était un homme qui vous paraissait avoir pris l’expérience du pouvoir, et être intelligent et comprendre les dossiers ?

Oui, c’était un homme qui paraissait… d’abord, il était très calme… il était très calme, il écoutait, en tout cas d’expérience avec moi, il présidait relativement bien le conseil… peut-être pas comme… il n’avait peut-être pas ce que j’avais en vue à cette époque, cette attitude chez le président Moktar qui faisait qu’il n’était jamais à l’aise tant qu’ il avait le sentiment que quelqu’un voulait dire quelque chose qu’il n’avait pas dite… mais je n’avais pas constaté d’attitude très particulière… une ou deux fois, certain énervement contre certains ministres tel que… que par rapport à un certain système d’éducation qui est le mien, je n’aurais pas préféré voir. Mais comme je vous l’ai dit, toujours un grand respect, une très grande considération pour Baro et pour moi, qui tranchait réellement avec le reste. Une fois, il m’est arrivé de lui dire : Monsieur le Président, je suis très surpris. Je m’étais rendu compte que… quand il y avait une ambassade qui invitait, on constituait une délégation. Monsieur le Président, cela me surprend. L’une des meilleures choses qu’on peut avoir ici, ce sont ces occasions où les Mauritaniens, les responsables rencontrent les étrangers qui sont là, discutent de choses et d’autres. Alors, il m’a dit : vous, et Mr. Baro, vous pouvez aller n’importe où, mais ce n’est pas le cas de tout le monde. J’ai senti qu’il y avait une sorte de défiance vis-à-vis d’autres. Je ne sais pas pourquoi.

A partir de ce moment-là, j’ai senti que, par rapport au problème ethnique, il avait une atitude très – très en retrait par rapport à ce que personnellement je souhaitais. Mais comme on ne parlait pas de politique, je ne voulais pas me mêler de politique, je me concentrais sur mes problèmes. Il se trouve qu’après… il a fait un changement. C’est justement à l’occasion de ce remaniement du gouvernement, après cette affaire du document-là, du « négro-africain opprimé », qu’il a changé. Il a fait partir Anne Amadou Babali [12]

Le ministre de l’Intérieur, Anne Amadou ? qui, je crois, est quelqu’un de très bien.

Oui, je crois. J’ai avec lui des relations personnelles. Puis j’ai continué à travailler. Quand je suis arrivé dans ce ministère des Pêches, il m’est apparu très clairement qu’il y avait urgence à vouloir préserver la ressource. Et je m’y suis employé pleinement – pleinement. Ne pas surexploiter. C’était une politique qui était mal vue par tout le monde. Elle était mal vue par les gens qui venaient ici demander des licences de pêche. Elle était mal vue par les opérateurs économiques mauritaniens, qui trouvaient avec des Canariens, des Espagnols, des formules d’arrangement pour l’achat de bateaux.

Vous êtes devenu extrêmement gênant.

Tout à fait.

Il vous avait donné le choix de changer de portefeuille ?

Non, non ! Je lui avais dit – quand il m’a nommé au ministère des Pêches… je n’étais pas au courant. Alors, je vais le voir : Monsieur le Président, vraiment je voudrais vous dire que je n’ai pas beaucoup apprécié de n’avoir pas été informé. Il m’a dit : excusez-moi. Franchement, je croyais que pour un changement interne – quand on est déjà au gouvernement – que pour un changement interne de ministère, je pouvais ne pas vous en parler.

Est-ce que vous sentiez, d’une part, l’influence du Comité militaire sur la marche des affaires, et est-ce que, d’autre part, l’ombre de Moktar traversait son esprit ?

Je n’ai pas senti l’une et l’autre, à mon niveau. Une fois, il m’a dit : comme çà… parce que j’avais fait remarquer que nos possibilités ne nous permettent pas d’autoriser des navires. Il y avait beaucoup de navires, de demandes. Il m’a dit : mais, moi, je ne comprends pas. Vous nous avez toujours dit que ces côtes… on nous a toujours dit que ces côtes étaient les plus poissonneuses du monde, et l’on m’a dit que, même de votre temps, il y avait jusqu’à six cent bateaux qui pêchaient, et maintenant vous voulez qu’on bloque tout cela, une centaine de congélateurs… J’ai senti là-dedans que cela, c’était une référence à l’ancien système. Mais autrement, non …

Les militaires, j’ai senti cela. Une fois, d’ailleurs, j’étais parti en mission. C’est lui qui m’avait envoyé porteur de messages pour un certain nombre de chefs d’Etat africains. Et puis, il y a eu tout un problème de scandale après mon départ. Ils ont arêté un certain nombre de navires dont ils ont dit qu’ils faisaient des transbordements en mer, ce qui était interdit.Et alors, avant que je ne revienne, il a confié l’affaire à un membre du Comité comme président, qui était le responsable des problèmes économiques au sein du Comité militaire de l’époque. Quand je suis revenu, on a eu une première réunion… qui ne m’a pas plu. … il y avait des propos que je ne comprenais pas très bien. Monsieur le Président, moi je ne… s’il y a des aspects politiques là-dedans dans cette affaire, j’aimerais en être dégagé, parce que je ne me sens pas la capacité de pouvoir les gérer. S’il y a des aspects simplement économiques, techniques, de gestion, j’ai un certain contexte et je peux assurer correctement l’application. Le lendemain, il avait totalement changé. Il a sorti complètement le monsieur de l’affaire, et puis il m’a laissé le dossier, mais disons que – à partir du mois de Mars de l’année suivante, cela n’allait plus. J’étais entré dans ce ministère en Septembre. Il ne me faisait plus confiance et nos relations s’étaient dégradées.

Cela a été finalement assez court.

Oui, je suis resté jusqu’en Septembre : j’ai fait au total, peut-être une vingtaine de mois avec lui, et je suis parti. Pendant cette période, il n’était pas le Maaouya qu’il est devenu par la suite, tel que les gens en parlent maintenant. Il n’avait pas cette autorité par laquelle il écrasait tout le monde, il n’avait pas cette relation avec les gens, dont on parle… dont on a parlé ces derniers temps.

Comment expliquez-vous qu’il ait changé, alors qu’il a essayé de mettre la démocratie, la Constitution. On m’a dit que c’était vraiment de façade…

Je ne sais pas… pour n’importe quel homme, qui a une responsabilité quelconque, je pense que si l’on n’est pas soumis à quelque chose qui vous dépasse, qui est plus fort que vous… les possibilités de dérapage sont très faciles. Surtout quand vous êtes avec une population qui peut vous donner les apparences de l’attrait que tout ce que vous dites, est bon… je crois qu’il a assez vite compris que s’il met les gens en situation de dépendance … : dépendance psychologique, dépendance matérielle, que c’est la meilleure manière de les tenir. Il s’est employé à çà, il s’est employé à prendre des gens et à faire de sorte que ces gens-là, en fin de compte, ne dépendent que de lui. Autrement dit – moi, je n’ai pas vêcu cela, mais l’on m’a dit… il y a beaucoup de gens sérieux qui m’ont dit que cela ne lui posait aucun problème que des responsables s’enrichissent de façon illégale. Il n’aimait pas beaucoup les gens qui n’ont pas avec lui cette relation de dépendance. Si vous gardez votre autonomie, si vous avez vos idées, s’il n’est pas sûr de vous faire passer par ce par quoi il veut vous faire passer, je crois que vous ne l’intéressez pas beaucoup. Les psychologues, les psychiâtres pourront un jour – peut-être et en se basant sur le personnsage – caractériser tout cela.

Alors, comment est-ce que vous expliquez tout de même qu’il ait essayé de faire une démocratie de façade d’une part et qu’ensuite, il soit tombé d’autre part ? parce que son système psychologique tenait bien.

Il tenait bien. Son système…tant que cela marche, mais c’est un peu comme le château de cartes, il suffit qu’il y ait un petit truc.

Société actuelle et partis politiques

Vous ne pouvez pas imaginer un départ de Maaouyia dans des conditions plus favorables. Meilleures que celles-là. Vraiment, je ne le pense pas. Il est parti. Les militaires qui sont maintenant venus, ne semblent pas avoir d’arrière-pensées par rapport à ce qu’ils ont dit. Je pense donc qu’ils vont faire tout pour conduire ce processus à son terme. Jusqu’au moment où je vous parle – ils se sont très bien tenus par rapport au fait de vouloir peser d’une manière ou d’une autre sur ce qui est déjà entamé dans le cadre du processus.

Je pense que la société mauritanienne d’aujourd’hui, c’est une société… les gens sont habitués… ce qu’ils savent… ce qu’ils ont appris à faire depuis que la démocratie est là, c’est, pour un très grand nombre d’entre eux, d’aller là où ils pensent que l’administration veut qu’ils aillent. Je pense que tous ces gens-là – beaucoup d’entre eux – sont toujours dans l’expectative parce qu’ils n’arrivent pas encore à croire totalement au fait que les militaires n’auront pas de parti-pris.

Je crois que nous sommes dans une société dans laquelle en fait, il n’y a pas de… il n’y a pas actuellement de séparation nette par rapport au projet de société. Vous prenez par exemple le… un parti, comme l’ancien parti de Ould Taya. C’est un parti qui était le parti, donc, au pouvoir. Par conséquent qui est responsable… peut être tenu comme responsable de ce qui s’est fait. Mais lorsque vous allez au-delà de çà, vous vous rendez compte que, jusqu’à présent, pour ce qu’il en reste, c’est un parti qui a des caractéristiques intéressantes, parce que il est présent partout dans le pays.

Il a encore son infrastructure.

Non, ce n’est pas ce que je veux dire, comprenez-moi bien. Ce que je veux dire, c’est que par rapport à cette unité nationale que nous, nous voulons, toutes les composantes y sont. Vous comprenez ce que je veux dire.

Parfaitement représentatif de l’ensemble mauritanien.

De l’ensemble des Mauritaniens. A l’intérieur de ce parti, vous avez des gens… vous avez ce qu’on peut appeler les intellectuels. Vous avez, dans ce parti, un nombre considérable d’intellectuels. Vous avez un parti qui n’a jamais été un parti, tout ce monde-là était là… avec le pouvoir et suivait le pouvoir et globalement ce monde a commis une très grave faute, c’est qu’il a toujours été disponible pour justifier et soutenir ce que le pouvoir faisait.

Vous avez d’autres partis : de l’opposition, de ce qui s’appelle l’opposition. En fait, moi, tels que je les vois, ces partis ne diffèrent pas beaucoup les uns des autres. Mais il y a des hommes qui diffèrent de Maaouyia, réellement. Il y a des hommes intéressants, qui sont des responsables de partis, mais je ne suis pas persuadé que les partis eux-mêmes soient tout à fait très différents. C’est-à-dire qu’ils soient tout porteurs d’un projet de société, largement partagé au niveau des militants. Nous sommes actuellement dans une stiuation très complexe. Vous pouvez, par exemple, avoir un parti aujourd’hui et on va vous dire qu’il y a telle tribu.qui va rentrer là-dedans et les gens du parti sont très contents que la tribu vienne. Ce qui pourra être intéressant, on ne peut pas le savoir à travers les partis eux-mêmes. Peut-être le savoir à travers des hommes. Je considère personnellement que Ahmed Daddah est un homme très sérieux…

… vous avez travaillé avec lui.

Je considère que Ahmed Ould Sidi Baba est un homme sérieux, qu’il a un peu ce handicap d’être de la tribu à laquelle appartenait Maaouyia et que probablement les Mauritaniens veulent changer.

Je considère que Messeoud [13] est un homme sérieux, il a une vision particulière… c’est un homme qui pourrait – dans l‘état actuel des choses, peut-être est-il trop tôt pour qu’il devienne chef – mais je pense qu’il n’est pas trop tôt pour qu’il joue un rôle important.
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Une candidature parce que l’inquiétude est générale

C’est un peu comme cela que vont se jouer les choses. On aura des élections municipales et législatives qui vont permettre de savoir exactement ce que chacun pèse. Pour revenir au dernier aspect me concernant, effectivement j’ai décidé de me porter comme candidat indépendant, à la prochaine élection.

Je l’ai fait pour la raison suivante.

Je l’ai annoncé, il y a à peu près deux mois. Deux mois ou deux mois et demi. On en parle depuis plus de temps. Des gens qui en ont parlé, :mais moi je n’en parlais pas. Et cela fait à peu près deux mois et demi que je commence à en parler avec des gens. Je le fais et je l’ai fait après cinq ou six mois de visites, de beaucoup de mes compatriotes…

… qui sont venus vous voir ?

… tout à fait. Moi, je ne suis allé voir personne, d’ailleurs. Ils sont venus me voir… ils font des analyses, qui les conduisent à… Ce qui peut-être m’a déterminé en fin de compte, c’est ce qui suit.

Tous les gens qui sont venus me voir, j’ai constaté chez eux de l’inquiétude. C’est-à-dire qu’il y a une chose – maintenant – que partagent tous mes compatriotes, c’est qu’ils sont très inquiets par rapport à l’avenir. Pour des raisons qui ne sont pas toujours les mêmes, mais chacun a suffisamment de quoi être inquiet, pour son propre avenir. La deuxième chose, c’est que les gens aussi savent que ce pays est un pays fragile et que peut-être… peut-être que les solutions qui doivent être recherchées, doivent être des solutions, autant que faire se peut, consensuelles. La troisième raison – la troisième chose qui m’est apparue, c’est que peut-être, après toute cette période, il y a une certaine soif d’une vie publique plus propre, plus propre certainement. Et avec tous les gens… il m’est apparu qu’une candidature indépendante…

C'est-à-dire : sans parti…

… sans parti, sans être dans un parti. Qu’une candidature indépendante pouvait s’adapter mieux à la nature de cette demande sociale que j’ai pu voir, qui est très transversale, très large au niveau des gens et que – peut-être – un effort fédérateur avait plus de chances de succès avec quelqu’un qui n’avait pas été pris dans le cadre de partis, qui a déjà ses inimitiés.

Puisque vous avez été absent pendant longtemps, de 1992 à aujourd’hui…

C’est un élément certainement qui joue. Et puis… je n’ai pas trouvé un parti qui me convienne. C’est pourquoi finalement, je suis parti vers cela. Il y a des gens – je l’ai entendu – qui peuvent se dire : est-ce que Sidi et Ahmed n’iraient pas ensemble ? La raison simple, c’est que – Ahmed –, je l’aime bien, je le respecte beaucoup mais je ne me trouve pas dans son parti et je n’ai pas eu envie de rentrer dans son parti. Et j’ai aussi une analyse qui fait que je ne suis pas persuadé que nous allons nous disputer le même électorat. Si nous devions avancer tous les deux dans cette affaire, cela ofrirait certainement de meilleures possibilités d’entente pour pouvoir…

… chacun séparément, vous vous entendrez finalement mieux.

Je crois… on s’entendrait mieux, et si demain… il y avait l’un d’entre nous au deuxième tour, et l’autre ne passait pas, il pourrait lui faire confiance davantage et partir avec lui, lui amener un électorat qu’il n’avait pas. Quelque chose comme çà.

Ce que je ressens, mais c’est très subjectif.. deux aspects de la situation.
Il faut certainement qu’il y ait un consensus non seulement pour la forme du processus électoral jusqu’en 2007 – çà, il existe : parfait – mais surtout identifier les problèmes et leur traitement. Les problèmes dans le pays tel qu’il est, il n’y en a pas des centaines, il y en a cinq ou six. Ce consensus-là suppose de parler très sérieusement et que chacun s’oublie un peu soi-même. Je ne sais pas – là – où l’on en est. Si l’on n’arrive pas à avoir une certaine consensualité dans l’approche des problèmes, il y a un risque que celui qui gagnera en 2007, soit considéré comme le pouvoir et que ceux qui ne sont pas les gagnants, se considèrent comme l’opposition. Donc, pouvoir/opposition, opposition/manifestations, manifestations/arrestations, droits de l’homme et arbitrage militaire. Et la chance, depuis le 3 Août, ne se représentera pas. Si on retombe dans une spirale de coups d’Etat militaires après deux ans d’agitation, c’est f… pour très, très longtemps.
Le second aspect – je vous parle librement, vous me faites tellement confiance pendant ce moment – c’est quelque chose que je n’avais pas vu émerger au temps de Moktar et que je sens assez fort. C’est une présence, apparemment décomplexée, et une présence également dans les rouages de l’administration et du pouvoir, des « affranchis », des haratines, qui a nettement émergé. Ceux que j’identifie ainsi, à mon idée d’Européen, me paraissent de grande qualité. Je me dis que la Maueritanie a une chance – j’allais dire : démographique – que n’ont pas la plupart des Etats africains. Au lieu que ce soit un dualisme ethnique, même si la composante noire a ses subdivisions et la composante maure sa tribalité, mais au lieu que ce soit donc un conflit bipolaire, il y a une masse énorme qui a peut-être la majorité relative, qui est culturellement et sociologiquement totalement maure mais dans laquelle vos compatriotes de la Vallée du Fleuve, peuvent se reconnaître pour des raisons ethniques, historiques, etc… il y a donc une possibilité de climat de confiance. Mais cet élément très fort, qui peut donner une espèce de quille, de lest au bateau pur qu’il ne verse pas, cet élément très fort – s’il était pris pour un parti en soi – cela devient catastrophique, parce que plus personne ne s’y reconnaîtra. Vos compatriotes maures se sentiront en très grave danger et les gens du Fleuve se feront beaucoup d’illusions qui seront perdues. Est-ce que vous avez été au gouvernement en même temps que Messeoud ?

Oui, on a fait du temps de Maaouyia, là. Lui, il a été ministre du temps de Maaouyiaa, donc pendant les deux mois où je suis resté. Et je l’appréciais d’ailleurs.

Le dernier aspect … j’ai l’impression que le pouvoir actuel des militaires est presque trop timide et a conscience d’une extrême vulnérabilité, tant politique que sur le plan de la légitimité. Et qu’ils ont une conception très peu extensive du mandat qu’ils se sont donnés. Et à force de vouloir ne rien toucher, c’est-à-dire de laisser au pouvoir suivant de grandes décisions notamment de politique étrangère, genre CDEAO, Sahara, réfugiés, passif umanitaire – vous connaissez la collection des questions… on peut comprendre qu’ils le laissent, à la rigueur, le comprendre, mais ils n’en préparent pas déjà le fond de dossier et la méthode de solution, mais ce que l’on ne peut pas, à mon sens, comprendre, c’est qu’ils ne se rendent pas compte qu’il est de leur responsabilité de favoriser ce consensus entre les politiques d’une part, et de favoriser une imagination telle que, après 2007, personne ne se sente exclu. Les partis politique semblent, depuis six ou huit mois, ne pas encore arriver à le faire, à s’y préparer. Maintenant on va aller vite, il va y avoir l’hivernage, et tout de suite les élections. Donc, si les politiques n’arrivent pas à le faire, il faut que ce pouvoir de transition le fasse. Or, ils sont en train, me semble-t-il, de prendre conscience qu’il y a ce problème, ils ne sont pas encore en train de prendre conscience qu’ils en ont la responsabilité, et alors, par contre, ils n’ont pas la moindre idée de la manière de le faire.
Voilà, les trois idées sur la situation actuelle.

Ce dont le pays a besoin : une volonté politique très forte d’unité nationale

Je crois fondamentalement que pour cette période, et ce dont ce pays a besoin avant tout, c’est qu’il y apparaisse une volonté politique très forte pour l’unité nationale, une vraie unité nationale. Je crois que c’est un problème extrêmement important, c’est-à-dire qu’il faut – très vite – que les gens soient convaincus que ceux qui sont aux commandes vont s’employer, tout faire pour que chaque Mauritanien puisse être dans son pays, s’y épanouir, et s’y sentir mieux que dans d’autres. Si cette volonté politique est réellement marquée fortement je crois qu’elle est capable de pouvoir écarter les extrêmismes des deux bords. Parce qu’il y a des extrêmismes. Et cette volonté pourrait réellement enclancher quelque chose d’intéressant, dans ce pays. Je crois que l’argument qui peut être donné, et qui d’ailleurs est réel, et qui est politique, c’est que ce pays est tellement fragile, tellement petit que sa seule arme, c’est çà. C’est sa cohésion interne. On ne peut pas avoir autre chose.

La deuxième chose, c’est l’Etat. L‘Etat n’existe plus dans l’esprit des gens. Je crois qu’il est absolument fondamental que ces Mauritaniens voient un Etat qui se situe au-dessus des … qui renoue avec l’Etat de la période de Moktar. Un Etat qui était loin de l’utilisation des moyens économiques à des fins politiques. L’Etat n’a rien à voir avec cela, il doit utiliser les moyens dont il dispose pour les mettre à la disposition des gens : les moyens économiques de l’Etat ne doivent pas être des instruments pour quelques-uns…

Mais ces deux points, Sidi, jusqu’à présent, ils sont de la responsabilité de qui ? des politiques ou du pouvoir de transition ?

Les militaires sont là. Ils sont effectivement très timorés, sur un certain nombre de questions, mais je pense que ce serait déjà bien – le meilleur est le pire ennemi du bien – ce serait déjà bien qu’ils arrivent à nous conduire ce processus à son terme, dans la paix. Bien sûr, ils devraient pouvoir travailler dans toute la mesure du possible pour la recherche, un peu, de ce consensus.
Ce que vous dites concernant les haratines et les Maures, moi je pense que les Maures et les Noirs, je l’ai résumé par cette unité nationale… vous savez, les gens ici ne sont pas idiots. Quand ils peuvent se rendre compte… Ils lisent. Et c’est pourquoi d’ailleurs – cela, c’est peut-être la chose la plus difficile à comprendre par les Européens – c’est que ces gens-là, ici, vous pouvez leur donner des papiers écrits, vous pouvez leur faire les discours que vous voulez, mais la meilleure lecture qu’ils vont faire, c’est l’idée qu’ils se font – eux – de cette personne : c’est tout et ce n’est pas plus compliqué que çà. L’idée qu’ils se font de cette personne. S’ils pensent que cette personne ne vient pas avec simplement un beau discours qu’on va présenter pour la circonstance, ils peuvent, à ce moment-là, ils peuvent lutter à vos côtés. Si les Noirs sont convaincus que vous voulez aller vers une nouvelle étape de l’unité nationale, et que vous considérez que – vous – vous êtes convaincu que Diop et Mohamed ont exactement les mêmes droits dans ce pays, eux, ils peuvent, pour l’intérêt général, aller avec vous contre les extrêmistes. Les extrêmistes des deux bords. Mais s’ils n’en sont pas convaincus, et s’ils considèrent que vous êtes – vous, en tant que pouvoir – d’une ethnie, vous ne pouvez rien faire. Il faut simplement que le pouvoir arrive à convaincre qu’il n’est pas d’une ethnie, qu’il est au-dessus des ethnies. Le pouvoir, dans ce pays, n’a de chance de faire quelque chose que s’il s’extrait par rapport aux ethnies.

Le problème des haratines, pour moi, est très simple… le problème de l’esclavage, c’est sa gestion qui a été malheureuse. Tout le monde est d’accord, et en tout cas personne ne peut accepter qu’il reste de l’esclavage chez nous. Mais les gens ont voulu tricher avec çà, jusqu’à présent. C’est-à-dire affirmer çeci et, dans la pratique, tricher. A partir du moment où l’on dit : il n’y a plus d’esclavage, il faut vraiment pourchasser tout ce qui peut être manifestation, le dire. Que les Nations Unies l’apprennent, que tout le monde l’apprenne, qu’il n’y a rien à cacher, nous – nous sommes en train de lutter…

… au temps de Moktar, est-ce que vous pensez que vous avez été assez efficaces ?

Non, c’était trop tôt. Sur le plan pratique, nous étions dans une situation dans laquelle – je crois – le pouvoir pouvait se taire encore et donner le temps au temps comme dit le président Mitterrand. Mais la situation a énormément changé depuis lors. Sans d’ailleurs que ce soit le fait d’un gouvernement quelconque. La situation a changé simplement parce que le pays a changé, parce que la société elle-même a changé. Aujourd’hui, ce qu’il faut simplement… l’année dernière, il y a eu un petit scandale… il y a eu un cas dans la région de Méderdra. Alors, l’Etat a voulu cacher cela, l’Etat a voulu dénaturer pour qu’à,l’extérieur, on n’apprenne pas çà. C’est complètement fou : au contraire, l’Etat aurait dû dire. Oui, on a découvert çà, il y a eu çà, il y a eu quelqu’un… maintenant, on va appliquer la loi, et il n’a rien à craindre. Il n’y a aucune force aujourd’hui qui peut venir gêner un Etat pour pouvoir appliquer cette loi rigoureusement.

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Je reviens en arrière Entre 1978 et 1982, avant le Koweït, qu’est-ce que vous faites ?

Je vais vous dire exactement ce qu’il s’est passé. Entre 1978 et 1980, disons que nous sommes devenus quasiment libres…

Vous avez quand même passé un an en taule.

Nous avons passé un an en taule et après… pendant une autre année, je n’avais pas de passeport, je n’étais pas le seul. En fait, pendant cette période-là, je n’ai rien fait. Sauf que j’ai décidé de n’avoir aucune compromission, d’aucune nature, avec le pouvoir. Vous savez qu’au moment de mon départ du ministère du Développement rural en 1978, on l’a pris comme une sorte de début de disgrâce, j’ai été très vite contacté par les militaires qui voulaient un peu m’accueillir.

… il m’a semblé aussi – c’est Abdoul Aziz Sall qui me l’a dit – vous vous êtes croisés dans les bureaux du procureur. On a cherché à vous faire accuser Moktar.

Tout à fait. Et j’ai dit au monsieur que d’abord, premièrement, je ne dirai rien tant que je n’aurai pas paraphé avec lui chaque feuille de l’interrogatoire. Deuxièmement, je voudrais qu’il y ait une déclaration liminaire soulignant que j’étais très fier et très honoré d’avoir servi avec le président Moktar, de 1971 au coup d’Etat. Et que j’assume entièrement, en tant que membre du gouvernement, l’ensemble des décisions qui ont été prises, qui se rapportent à la politique… Ils m’ont dit, ils ont essayé de me dire, ils l’ont d’ailleurs dit aux autres. Nous, monsieur, - nous - nous savions comment Moktar faisait ceci et cela ! Je leur ai dit : en tout cas, je considère çà comme une insulte. Tous les postes dont j’ai été responsable, j’assume intégralement les décisions qui y ont été faites, et je considère que je les ai prises.

Parce qu’un des éléments de la condamnation… il y avait la violation de la Constitution par la déclaration de guerre et l’annexion de territoire, et l’autre : aliénation de biens économiques de la Nation. J’ai trouvé que c’était assez violent.

Non, c’est terrible. Mais vous savez, Bertrand, ce qu’ils voulaient faire. Ces gens-là voulaient faire un procès public. Le procès public, ils voulaient le faire avec nous comme témoins, et cela aurait été pour eux une affaire formidable. Et la qualité de l’équipe qui était avec Moktar, c’est qu’ils n’ont pas trouvé là-dedans un témoin. C’est tout. Quand ils n’ont pas trouvé de témoin, ils sont partis le faire à Rosso… et ils ont mis là-dedans ce qu’ils voulaient dire. Non même pas… ils m’ont interrogé – moi, sur les problèmes économiques. Ils ont interrogé Hacen sur la question du Sahara, Ahmed Mohamed Salah, ils ont interrogé Ahmed Daddah, Abdoul Aziz Sall sur la Constitution. Et je pense que tout ce qui leur a été dit, les a complètement dissuadés de vouloir faire le moindre procès public, parce que tout simplement il n’allait pas y avoir de témoins, ou bien les gens allaient venir, s’ils les y trainaient, comme moi je l’aurais fait, comme les autres l’auraient fait, je serais venu leur dire tout ce qu’on pensait de bien de Moktar. Donc, c’aurait été un tout autre procès.

Un fiasco total…

Et là, ils l’ont compris, ils ont laissé tomber. Ils m’ont envoyé quelqu’un, il y avait aussi Cheikh Ould Boïda (il est mort depuis peu, je suis allé présenter mes conddoléances). Ils m’ont dit : nous, on savait que vous n’étiez plus dans les bonnes grâces de… Alors, j’ai dit à celui qui était venu me voir, qui était d’ailleurs un ancien ambassadeur pour me dire qu’il serait très bien que je vienne, que je travaille avec eux, qu’ils savent déjà d’ailleurs très bien ce qu’on avait été avec moi, que j’étais en disgrâce, qu’on m’a fait partir, que quelqu’un leur a dit que dans un changement qui allait être en Octobre de la même année 1978, j’allais être éjecté. J’ai dit à ce monsieur : n’allons pas très loin. Moi, ce que je n’ai pas dit de mauvais sur Moktar avant le 9 Juillet, je ne le pourrai plus. Cela s’est arrêté là.

Et l’A.M.D., vous en avez entendu parler en 1981, avant de partir au Koweit ?

Quand je venais du Koweit, je les rencontrais, c’étaient des amis ; j’avais beaucoup de sympathie avec eux. Mais cela n’a pas été plus loin que çà, c’est-à-dire que je n’ai jamais su ce qu’ils étaient en train de faire.

J’ai oublié de vous dire que, quand Taya m’a fait appeler du Koweit, j’ai accepté avant de parler au président Moktar. Mais, après, j’ai téléphoné au président Moktar, en France. Le nouveau chef d’Etat m’a appelé et m’a proposé un poste ministériel. Je veux quand même – c’est très important pour moi de savoir ce que vous pensez de tout cela. Il m’a dit : moi, vous savez, je vous fais confiance. Et puis, je ne suis pas sur place et il a utilisé une expression … pour dire : ceux qui sont présents voient plus que ceux qui sont absents. Comme vous allez être sur place, vous verrez certainement des choses que, moi, je ne vois pas. Je vous ferai confiance pour savoir ce qu’il conviendra de faire.

Et vous l’aviez vu entre 1979 et…

Bien sûr ! je suis allé en Tunisie quand j’étais au Fonds koweïtien, en 1984, juste au lendemain des émeutes du pain de Bourguiba, j’y suis allé, et j’ai passé avec lui une journée entière. Il m’a raconté tout ce qu’il était arrivé depuis qu’il a quitté. Il m’a chargé de lui envoyer un livre que j’ai trouvé fort heureusement à Koweït, et le lui ai envoyé. C’était un livre dont le titre était « En marge de l’Histoire », écrit par Taraf Houssein, un arabe. J’avais même voulu que Mohamedoun vienne passer quelque temps avec nous au Koweït, mais j’étais tellement découragé par les complications au niveau de l’émigration et de tout cela, qu’en fin de compte j’ai laissé tomber la proposition.

Vous auriez aimé que le Président rentre spontanément au pays, dès 1980-1981 ?

Non, ce n’est pas comme çà, que j’aurais… j’avais dit à Mouknass [14] quand il y a eu les événements de 1989 – j’étais là encore, en Mauritanie et nous sommes partis dans sa voiture, on allait au bord de la mer – je lui ai dit : bon ! toi, tu voyages, tu vois plus facilement Moktar. Est-ce que tu ne peux pas dire au président Moktar d’approcher Senghor et que – eux, tous les deux – ils fassent une déclaration concernant ces événéments. S’ils avaient fait une déclaration, simplement, mettant l’accent sur tous les liens qu’il y avait entre les deux peuples, les deux populations, cela aurait été une très bonne occasion pour lui de se faire entendre. Je l’ai dit à Hamdi. Il m’a dit qu’il allait le lui dire, et puis Hamdi ne m’a pas donné de nouvelles, et cette déclaration n’a pas eu lieu. Depuis lors, on n’en a plus reparlé.

Moktar était devenu – d’après tout ce qu’on me dit – quelqu’un de fabuleux, c’est-à-dire un personnage mythique Entre 1978 et 1995, Moktar était devenu mythique : tout son silence… Ce silence était extraordinaire. C’était… chacun traduisait, dans son esprit, ce silence par les propos qu’il voulait entendre. Pour moi, tout le reste… ce silence était extraordinaire. Extraordinaire, il était le summum de la dignité. Une dignité qui, vraiment, allait aux cîmes. Aux plus hautes cîmes.

C’est un homme pour lequel j’ai… vous savez, moi je suis d’un milieu où l’on aime beaucoup… par certains aspects, je me retrouve avec lui dans un certain type d’éducation. Et, un jour, j’ai vu avec lui quelque chose qui m’a émerveillé. On était en petit comité au groupe – dans ce qu’on appelle justement : le groupe permanent au Bureau politique. Il y avait Baro. On était assis, il y avait une petite table, un petit bureau. Alors, lui, il était au bout et puis, à l’autre bout, il y avait le Permanent – je ne sais pas si c’était Sall Abdoul Aziz, à l’époque – et puis, nous, on était comme çà. Alors, à sa gauche, il y avait Baro et puis, moi, je venais après. Baro fumait des gauloises – c’était un grand fumeur – alors il avait allumé une cigarette et puis, quand il fumait, il la posait et comme il n’y avait pas de vent, il y avait un rai de fumée qui montait et qui tombait juste sous les narines du président Moktar. Et, moi, j’ai eu la chance de… bon ! de suivre çà. Alors, Moktar que cela gênait, il n’avait jamais fait… il a commencé, si vous voulez, tout doucement, à bouger sa main qui était par là, la bouger, la bouger tout doucement, puis il l’a fait monter comme çà, et cea a pris du temps, et puis après, il a fait comme çà… puis après il a fait comme çà… tout cela pour arriver à mettre ses doigts ici, sans que Baro ne puisse s’en rendre compte. Alors, moi, j’ai trouvé cela au summum de ce que le genre humain peut faire en matière de… Voilà quelqu’un : il est plus jeune que lui, c’est son ministre, lui est malade, il a un problème de pleurésie, il pouvait trouver mille et une raisons de faire déplacer çà… j’ai suivi cela. Cet homme a fait… ce chef d’Etat qui était là… jusqu’à ce qu’il a pu faire venir ses doigts, sans que Baro… il a fallu d’ailleurs que ce soit moi qui le dise à Baro, après. Pour moi, çà c’est extraordinaire. Des gens, comme cela, il n’y en a pas beaucoup.

Ce qui fait que moi, réellement… je ne pense pas que je retrouve un tel homme… Exceptionnel, tout à fait exceptionnel.

[1] - avec Moktar Ould Daddah, sans discontinuer au gouvernement de 1968 au putsch : ministre de l’Enseignement technique et de la Fonction publique à partir du 5 Juillet 1968 (la Formation des cadres en sus à partir du 3 Avril 1970) jusqu’au 18 Août 1971, ministre de la Fonction publique et du Travail du 18 Août 1971 au 22 Août 1975, ministre d’Etat à la Promotion sociale le 22 Août 1975, ministre d’Etat à la Promotion rurale le 31 Janvier 1977, ministre du Plan et des Mines le 26 Janvier 1978 – puis secrétaire général de la présidence sous Maaouyia Ould Sid’Ahmed Taya du 29 Décembre 1985 au 27 Avril 1991, apparemment mis à la retraite mais en fait démissionnaire

[2] - avec Moktar Ould Daddah au gouvernement sans discontinuer depuis 1971 : ministre de la Santé et des Affaires sociales du 18 Août 1971 au 22 Août 1975, ministre de la Défense du 22 Août 1975 au 15 Mars 1977, puis du Développement rural jusqu’au putsch

[3] - auteur du discours sur l’officialisation de la langue arabe lors de la distribution des prix au lycée de Nouakchott en Juin 1965 devant le président Moktar Ould Daddah – ministre avec lui sans discontinuer de 1971 au putsch pour l’Enseignement technique, la Formation des cadres et l’Enseignement supérieur le 18 Août 1971, pour l’Enseignement fondamental le 22 Août 1975, ministre de la Défense nationale du 26 Janvier 1978 au putsch

[4] - ministre de la Culture et de l’Information avec Moktar Ould Daddah du 18 Août 1971 au 22 Août 1975, ministre da la Construction du 22 Août 1975 au 31 Janvier 1977, ministre d’Etat aux Ressources humaines et à la promotion sociale le 31 Janvier 1977, ministre de l’Education nationale du 26 Janvier 1978 au pustch - élu maire d’Atar le et président de l’association des maires de Mauritanie

[5] - directeur des Finances au Grand Conseil de l’A.O.F. jusqu’à sa dissolution – directeur du cabinet et plus proche collaborateur du Président de la République, Moktar Ould Daddah, à la mort accidentelle de Maurice Larue, le 26 Octobre 1964 – puis ministre de l’Intérieur du 5 Juillet 1968 au 18 Août 1971 - responsable de la permance du Parti du 8 Juillet 1971 au 20 Août 1975 – ministre d’Etat à l’Orientation nationale le 21 Août 1975 – président de l’Assemblée nationale du 26 Octobre 1975 au putsch

[6] - premier directeur de la SONIMEX le 25 Mars 1971, technicien de la mise en circulation de la monnaie nationale et négociateur de la révision des accords avec la France en 1972-1973, premier gouverneur de la Banque centrale de Mauritanie, loi du 30 Mai 1973 la régissant – ministre des Finances depuis le 31 Mai 1978 jusqu’au moment du putsch – demi-frère du président Moktar Ould Daddah

[7] - ministre de l’Hydraulique et de l’Energie le 29 Décembre 1985, puis des Pêches et de l’Economie maritime du 10 Août 1986 au 21 Septembre 1987 – après avoir été, avec Moktar Ould Daddah, ministre sans discontinuer de 1971 au putsch : Développement industriel le 18 Août 1971, Planification & Développement industriel le 4 Décembre 1972, ministre d’Etat à l’Economie nationale le 22 Août 1975, ministre d’Etat aux Finances et au Commerce le 31 Janvier 1977, ministre du Développement rural le 26 Janvier 1978

[8] - directeur général fondateur de la Société nationale industrielle et minière le 31 Juillet 1972 et soutien avéré de la préparation du putsch, il déclare fonder un parti politique d’opposition aux militaires le 15 Mars 1979

[9] - du 25 Mars au 8 Avril 1970

[10] - du cadre des interprètes, ministre de la Construction avec Moktar Ould Daddah, le 29 Septembre 1961 – ministre de l’Intérieur du 8 Octobre 1962 au 21 Février 1966, ministre chargé de la gestion des services publics : information, jeunesse, affaires culturelles, affaires sociales le 4 Avril 1970, à nouveau ministre de l’Intérieur du 4 Décembre 1972 au 22 Août 1975, puis, à cette date ministre d’Etat à la Souveraineté nationale rebaptisée Souveraineté interne le 31 Janvier 1977, enfin ministre de l’Equipement et des Transports le 26 Janvier 1978, mais continuant à faire l’intérim du Président de la République jusqu’au putsch - au Bureau politique national à partir du congrès d’Aïoun-el-Atrouss (23-26 Juin 1966) dont il a été le principal organisateur, jusqu’au putsch - chargé de la Permanence du Parti du 4 Juillet 1966 (renouvelé le 24 Janvier 1969) jusqu’au 8 Juillet 1971

[11] - conseiller économique du Président de la République à partir de 1965, ministre de la Planification et du Développement rurtal le 5 Juillet 1968, des Finances le 3 Avril 1970

[12] - limogé le 31 Août 1986

[13] - Messeoud Ould Boulkheir, fondateur de El Hor : « Organisation de libération et d’émancipation des haratines » (Charte constitutive le 5 Mars 1978) – ministre du Développement rural sous Sid’Ahmed Taya du 13 Décembre 1984 au 18.20 Mars 1988 - actuellement président de l’Assemblée nationale

[14] - Hamdi Ould Mouknass, haut-commissaire à la Jeunesse et aux Sports le 21 Février 1966 - ministre des Affaires étrangères sans discontinuer du 13 Avril 1970 au pustch